Chapitre 17 – Le retour des ossements
Blessés et épuisés, Orgrimm et Naëlia quittent discrètement la fabrique de cercueils avec les précieuses reliques. À travers une Vallaki de plus en plus agitée, ils rejoignent Saint-Andral et rendent enfin les ossements au père Lucian. Lorsque la protection sacrée revient sur l’église, les cloches peuvent enfin célébrer une véritable victoire.
Orgrimm et Naelia demeurèrent encore quelques minutes à l’intérieur de la fabrique de cercueils.
De l’autre côté des murs, les cris et les exclamations continuaient de monter depuis la rue. La découverte des vampires avait attiré une foule compacte devant l’échoppe. Les habitants se pressaient sur les pavés, tandis que les gardes tentaient de les repousser à grands renforts d’ordres et de menaces.
Depuis l’une des fenêtres, Naëlia observa la scène sans se montrer.
Izek et ses hommes avaient déjà emmené Bélisar. Yoolhyn avait disparu à son tour, sans doute lancé sur leurs traces. Elle aurait voulu partir immédiatement, mais quitter la fabrique devant autant de témoins n’aurait fait qu’attirer l’attention sur eux.
Ils avaient encore les ossements de saint Andral en leur possession.
Et tant que les reliques n’auraient pas retrouvé leur place, l’église demeurerait vulnérable.
— Nous devons attendre, murmura-t-elle.
Orgrimm, adossé contre un mur, poussa un grognement contrarié. Son corps portait encore les marques du combat. Du sang séché assombrissait ses vêtements et chacun de ses mouvements semblait réveiller une douleur nouvelle.
— Plus nous restons ici, plus Bélisar s’éloigne.
— Et si les gardes nous arrêtent avec les ossements, tout ce que nous avons fait n’aura servi à rien.
Le nain serra les mâchoires, mais ne répondit pas.
Ils attendirent donc.
Peu à peu, les voix s’éloignèrent. Les gardes repoussèrent les derniers curieux et forcèrent les marchands à regagner leurs échoppes. Les habitants quittèrent les lieux à contrecœur, emportant avec eux leurs murmures, leurs craintes et les premières versions déformées de ce qui venait de se produire.
Bientôt, la rue retrouva un semblant de calme.
Naëlia risqua un nouveau regard par la fenêtre.
Quelques gardes demeuraient encore à proximité, occupés à éloigner les plus obstinés. Aucun ne surveillait directement l’entrée de la fabrique.
— C’est le moment.
Orgrimm se redressa avec peine. Naëlia s’assura que les ossements étaient entièrement dissimulés sous son manteau, puis tous deux gagnèrent la porte.
Ils sortirent discrètement, sans attirer l’attention des soldats. Orgrimm baissa la tête et rabattit sa cape sur ses épaules afin de dissimuler autant que possible les traces du combat. Naëlia marchait près de lui, tenant fermement les reliques contre elle.
Ils s’éloignèrent de l’échoppe sans se retourner.
Les rues de Vallaki semblaient avoir repris leur agitation habituelle. Les commerçants rouvraient prudemment leurs devantures et les habitants recommençaient à circuler, jetant néanmoins des regards inquiets en direction de la fabrique de cercueils.
Pourtant, quelque chose avait changé.
Une nervosité inhabituelle traversait la ville.
Naëlia fut la première à remarquer les Vistani.
Ils étaient nombreux, bien plus nombreux que ce que l’on pouvait attendre à l’intérieur des murailles de Vallaki. Certains progressaient rapidement dans les rues, observant les visages des passants. D’autres fouillaient les ruelles, regardaient derrière les charrettes ou interrogeaient les commerçants avec une insistance croissante.
Ils cherchaient quelque chose.
Ou quelqu’un.
— Ils ne sont pas venus pour le festival, murmura Orgrimm.
Naëlia suivit du regard deux hommes qui venaient de s’engager dans une ruelle. Leurs vêtements colorés tranchaient avec les teintes ternes de Vallaki, mais leur expression ne portait aucune trace de fête.
— Non. Ils sont inquiets.
À quelques pas de là, une altercation éclata devant une échoppe. Un Vistani agrippa un habitant par le bras pour le retenir. L’homme se dégagea brutalement en lui lançant une insulte. Deux gardes s’approchèrent aussitôt, les mains posées sur leurs armes.
— Retournez à votre camp ! ordonna l’un d’eux.
— Nous partirons lorsque nous aurons trouvé ce que nous cherchons, répondit le Vistani.
Les regards se durcirent. Durant un instant, Naëlia crut que les armes allaient être tirées. Finalement, le compagnon du Vistani l’entraîna à l’écart et tous deux s’éloignèrent sous les regards hostiles des soldats.
Autour d’eux, les habitants observaient la scène en silence. Certains murmuraient entre eux. D’autres s’écartaient ostensiblement au passage des nomades.
L’animosité était presque palpable.
Orgrimm et Naëlia poursuivirent leur chemin sans intervenir. Ils croisèrent d’autres groupes de Vistani, tous animés par la même urgence. Certains appelaient dans les ruelles. D’autres questionnaient les habitants, qui leur répondaient le plus souvent par le mépris ou par la peur.
Les gardes, déjà éprouvés par les événements survenus chez le fabricant de cercueils, supportaient de moins en moins leur présence.
À plusieurs reprises, Naëlia sentit des regards se poser sur eux. Elle resserra son manteau autour des reliques et pressa le pas.
L’église Saint-Andral apparut enfin au bout de la rue.
À mesure qu’ils s’en approchaient, les bruits de la ville semblaient perdre de leur intensité. Pourtant, l’édifice n’avait rien de rassurant. Ses pierres grises se dressaient sous le ciel couvert et ses hautes fenêtres paraissaient obscures.
Privée de ses reliques, l’église n’était plus qu’un refuge en apparence.
Orgrimm monta les marches et posa une main sur l’un des battants.
— Espérons que nous ne sommes pas arrivés trop tard.
Les lourdes portes de l’église Saint-Andral s’ouvrirent dans un long gémissement.
Orgrimm entra le premier. Ses pas résonnèrent sur les dalles froides de la nef, lourds et irréguliers, chargés de la fatigue du combat. Naëlia le suivait de près, serrant contre elle le précieux paquet qu’ils avaient arraché à la demeure du fabricant de cercueils.
À l’intérieur, le silence semblait avoir englouti jusqu’aux rumeurs de Vallaki.
Quelques cierges brûlaient devant l’autel. Leurs flammes, faibles et vacillantes, projetaient des ombres tremblantes contre les piliers. Au-delà des rangées de bancs vides, le père Lucian était agenouillé, les mains jointes et la tête inclinée. Ses lèvres remuaient dans une prière silencieuse.
Il ne les entendit pas immédiatement entrer.
Naëlia franchit à son tour le seuil.
Alors, quelque chose changea.
Une chaleur douce se répandit dans l’église. Elle glissa le long des murs, traversa les rangées de bancs et remonta lentement les piliers de pierre. Les flammes des cierges se redressèrent toutes au même instant, comme animées par un souffle invisible.
Orgrimm s’arrêta.
Cette chaleur n’avait rien de celle d’un feu. Elle ne brûlait pas sa peau et ne réveillait pas la douleur de ses blessures. Elle semblait au contraire pénétrer plus profondément, chassant pour quelques instants le froid laissé par les crocs des vampires.
Naëlia baissa les yeux vers le paquet qu’elle portait.
Sous l’étoffe, les ossements paraissaient presque vibrer.
Le père Lucian releva enfin la tête.
— Vous êtes revenus…
Il se remit debout avec difficulté. Son visage portait encore les traces des nuits sans sommeil et de l’angoisse qui l’avait rongé depuis la disparition des reliques.
Son regard passa d’Orgrimm à Naëlia, puis s’arrêta sur ce qu’elle tenait entre ses mains.
Il ne bougea plus.
— Est-ce que… murmura-t-il.
Naëlia s’avança jusqu’à lui.
— Nous les avons retrouvés.
Avec précaution, elle écarta un pan de l’étoffe.
Le père Lucian porta une main à sa bouche. Ses yeux s’emplirent aussitôt de larmes. Durant quelques secondes, il demeura incapable de prononcer le moindre mot.
Orgrimm rompit finalement le silence.
— Nous les avons trouvés chez le fabricant de cercueils. Ils étaient cachés dans son échoppe.
Le prêtre contempla les reliques comme s’il craignait encore qu’elles ne disparaissent sous ses yeux.
— Les ossements de saint Andral…
Sa voix se brisa.
Il tendit les mains, mais hésita au dernier instant.
— Je n’osais plus espérer les revoir.
Naëlia déposa doucement les reliques entre ses bras.
Le père Lucian les serra contre sa poitrine. Ses épaules se mirent à trembler et il ferma les yeux.

— Vous ne savez pas ce que vous venez d’accomplir.
— Nous savons surtout ce qu’il a fallu affronter pour les reprendre, répondit Orgrimm.
Le regard du prêtre se posa sur les blessures du nain, puis sur les vêtements souillés de Naëlia.
— Les créatures dont parlaient les habitants…
— Des vampires, confirma-t-elle. Ils attendaient dans le grenier.
Le père Lucian pâlit.
— Alors les rumeurs sont vraies…
— Elles le sont, répondit Orgrimm. Mais les ossements sont ici. C’est ce qui compte.
Lucian acquiesça lentement.
— Oui. Venez avec moi.
Il les conduisit jusqu’à une petite chapelle séparée de la nef principale par une arche étroite. Là, au pied d’une représentation ancienne du saint, quelques marches s’enfonçaient sous l’église.
Le prêtre descendit le premier.
La crypte de Saint-Andral était une pièce modeste, presque entièrement nue. L’humidité assombrissait les pierres et plusieurs niches avaient été creusées dans les murs. Au centre se trouvait le tombeau du saint. La cavité dissimulée sous la dalle était ouverte et désespérément vide.
Lucian s’agenouilla devant elle.
Il déposa les ossements un à un, avec une infinie précaution. Pour chacun, il murmura quelques mots dans une langue ancienne. Sa voix, d’abord hésitante, gagna peu à peu en assurance.
Naëlia sentit une présence s’éveiller autour d’eux.
Elle n’avait rien de menaçant. Elle évoquait une racine profondément enfouie sous la terre, ancienne et silencieuse, mais toujours vivante.
Lorsque le dernier ossement retrouva sa place, le père Lucian posa ses deux mains sur la pierre.
— Saint Andral, gardien de ce lieu, reprends possession de ta demeure. Étends de nouveau ta grâce sur ceux qui viennent chercher refuge entre ces murs.
Un frémissement parcourut la crypte.
La lumière des cierges devint soudain plus vive. Une lueur dorée se glissa entre les pierres du tombeau avant de se répandre sur le sol. Elle passa sous les pieds des trois témoins, franchit les murs de la crypte et remonta vers la nef.
Orgrimm inspira profondément.
Le poids qui oppressait sa poitrine depuis leur arrivée en Barovie venait de s’alléger.
Au-dessus d’eux, l’église entière semblait respirer.
La froideur des murs disparut. Les ombres se retirèrent dans les angles et le silence lui-même cessa d’être inquiétant. Il devint paisible, protecteur.
Quelque chose veillait désormais sur Saint-Andral.
Naëlia ferma les yeux. Elle perçut la puissance invisible qui enveloppait l’édifice, formant autour de lui une barrière que les ténèbres ne pourraient franchir.
— C’est terminé ? demanda Orgrimm.
Le père Lucian se releva. Des larmes coulaient librement sur son visage, mais il souriait.
— Non, répondit-il. Cela recommence.
Il posa une main reconnaissante sur le bras de Naëlia.
— Cette église est de nouveau consacrée. Tant que les reliques demeureront ici, les créatures de la nuit ne pourront y entrer.
Son regard se tourna vers la voûte invisible au-dessus d’eux.
— Vallaki possède de nouveau un refuge.
Ils regagnèrent la nef. La lumière qui filtrait à travers les vitraux paraissait plus chaude, bien que le ciel gris demeurât inchangé derrière eux.
Le père Lucian s’arrêta au milieu de l’allée.
— Les habitants doivent savoir que l’espoir n’a pas totalement abandonné cette ville.
Sans attendre, il se dirigea vers l’escalier du clocher.
Quelques instants plus tard, la première cloche retentit.
Son grondement traversa l’église, fit vibrer les bancs et s’élança au-dessus des toits de Vallaki. Une seconde sonnerie lui répondit, puis une troisième.
Dans les rues, les habitants levèrent les yeux sans comprendre. Certains s’arrêtèrent au milieu de leur travail. D’autres entrouvrirent leurs fenêtres. Ils ignoraient ce que ces cloches annonçaient, mais leur sonorité n’avait rien de funèbre.
Pour la première fois depuis longtemps, elles célébraient une victoire.
Lorsque le père Lucian redescendit, son visage rayonnait encore d’une joie presque enfantine.
— Comment pourrai-je jamais vous remercier ?
Orgrimm croisa les bras.
— Commencez par mieux garder vos reliques.
Lucian eut un léger rire, bref mais sincère.
— Je vous le promets.
Naëlia observa les portes de l’église.
— Les vampires ne pourront réellement pas entrer ?
— Pas tant que les ossements resteront à leur place, répondit le prêtre. Cet endroit est désormais protégé. Les enfants, les blessés et tous ceux qui craignent la nuit pourront venir s’y réfugier.
La grande porte s’ouvrit de nouveau.
Kathia apparut dans l’encadrement.
Elle s’immobilisa en découvrant Orgrimm et Naëlia près de l’autel. Le soulagement traversa aussitôt son visage.
— Enfin…
Elle se hâta de les rejoindre.
— Je vous cherchais. Que s’est-il passé ? Toute la ville ne parle plus que de vampires dans l’échoppe du fabricant de cercueils.
Son regard s’attarda sur l’état d’Orgrimm.
— Et visiblement, les rumeurs sont loin de tout raconter.
— Nous avons retrouvé les ossements, répondit Naëlia.
Kathia regarda le père Lucian.
— Alors les cloches…
— Elles annoncent le retour de la protection de saint Andral, confirma-t-il. Grâce à eux, cette église est de nouveau un sanctuaire.
Kathia contempla la nef. Elle ressentait elle aussi cette présence invisible, cette chaleur apaisante qui imprégnait les pierres.
— Bélisar et Yoolhyn sont avec vous ? demanda-t-elle.
Le visage d’Orgrimm s’assombrit.
— Non. Les gardes ont emmené Bélisar. Yoolhyn les a suivis.
— Emmené où ?
— Chez le bourgmestre.
Kathia allait répondre lorsqu’un bruit de bottes résonna devant l’église.
La porte, restée entrouverte, fut repoussée avec force.
Izek Strazni entra dans la nef.
Plusieurs gardes attendaient derrière lui, mais aucun ne franchit le seuil. Le chef de la garde balaya l’église du regard avant de s’arrêter sur les trois aventuriers.
La chaleur sacrée n’avait pas disparu, pourtant sa présence suffit à ramener une ombre sur les visages.
Izek s’avança de quelques pas. Son bras monstrueux pendait le long de son corps, parcouru de veines sombres. Son autre main reposait près de la poignée de sa hache.
— Naëlia. Orgrimm. Kathia.
Il prononça leurs noms lentement, comme s’il récitait une liste préparée à l’avance.
Le père Lucian se plaça légèrement devant eux.
— Que signifie cette intrusion, Izek ?
— Ce n’est pas une intrusion, père. Je viens transmettre une invitation.
Son regard ne quitta pas les aventuriers.
— Le baron Vargas Vallakovich souhaite s’entretenir avec vous.
— Nos compagnons sont-ils auprès de lui ? demanda Kathia.
— Bélisar et Yoolhyn se trouvent déjà au manoir.
Orgrimm fit un pas en avant.
— Et ils y sont de leur plein gré ?
Un silence tendu s’installa.
Izek esquissa un sourire dépourvu de chaleur.
— Le baron désire simplement entendre votre version des événements survenus chez le fabricant de cercueils. Si vous acceptez de me suivre sans difficulté, cette conversation pourra rester… courtoise.
Derrière lui, les gardes resserrèrent leurs rangs.
Le père Lucian observa Izek, puis les aventuriers.
— Ils viennent de rendre à cette ville sa protection. Ils méritent au moins le respect.
— Alors ils n’ont rien à craindre, répondit Izek.
Naëlia échangea un regard avec Kathia, puis avec Orgrimm. Aucun d’eux ne souhaitait abandonner Bélisar et Yoolhyn entre les mains du bourgmestre.
Orgrimm poussa un long soupir.
— Très bien. Conduis-nous à ton baron.
Izek s’écarta pour leur laisser le passage.
— Sage décision.
Kathia fut la première à avancer. Naëlia la suivit, puis Orgrimm. Avant de quitter l’église, celui-ci se retourna une dernière fois.
Le père Lucian se tenait au milieu de la nef baignée d’une lumière dorée. Derrière lui, les cierges brûlaient sans vaciller.
Saint-Andral était redevenue un refuge.
Mais au-dehors, Vallaki les attendait.