Chapitre 21 – Les secrets de l’Auberge de l’Eau Bleue
De retour à l’Auberge de l’Eau Bleue, les compagnons confrontent leurs découvertes et leurs nouvelles inquiétudes. Entre la mystérieuse poupée d’Ireena, les secrets de Rictavio et les révélations d’Urwin sur les Gardiens de la Plume, Vallaki devient chaque heure plus complexe. Puis une invitation de Lady Fiona Wachter vient poser une nouvelle question : à qui peuvent-ils réellement faire confiance ?
Yoolhyn comprit immédiatement que quelque chose de grave s’était produit. Les vêtements de ses compagnons étaient encore humides et leurs visages portaient une fatigue qui ne provenait pas seulement du trajet.
Ireena resta debout près de Bélisar.
— Vous l’avez retrouvée ? demanda Yoolhyn.
Personne ne répondit tout de suite.
Kathia baissa les yeux.
— Oui.
Ce simple mot suffit. Yoolhyn cessa de sourire.
Les compagnons s’installèrent autour de la table et racontèrent ce qui s’était passé au lac. Le sac lesté de pierres, la lutte dans l’eau glacée, le corps d’Arabelle et leur arrivée au campement Vistani.
Ils évoquèrent également la mort de Bluto, égorgé par Luvash devant eux.
Ireena les écouta en silence.
Elle avait gardé près d’elle le souvenir d’Arabelle enveloppée dans son manteau. Celui du visage de Luvash lorsqu’il avait découvert le corps de sa fille semblait ne plus vouloir la quitter.
— Je suis désolée, murmura-t-elle. Je ne me sens pas capable de rester ici.
Elle se tourna vers Bélisar.
— Je vais essayer de dormir.
Bélisar se leva légèrement.
— Tu veux que je t’accompagne ?
Ireena posa une main sur son bras.
— Non. Reste avec les autres. Vous avez beaucoup de choses à vous dire.
Elle hésita avant de le lâcher.
Naëlia s’approcha.
— Je vais monter avec toi.
Ireena la remercia d’un signe de tête.
Toutes deux gagnèrent l’étage. Avant de disparaître dans l’escalier, Ireena se retourna une dernière fois vers Bélisar.
Puis elle suivit Naëlia jusqu’à leur chambre.
Bélisar attendit quelques minutes avant de se lever.
— Viens, dit-il à Yoolhyn.
Les deux hommes montèrent à leur tour et entrèrent dans la chambre qu’ils partageaient. Bélisar referma soigneusement la porte derrière eux.
— Qu’as-tu découvert en ville ?
Yoolhyn détacha sa cape et la posa sur le lit.
— Plus de choses que je ne l’aurais souhaité.
Il raconta sa visite chez Blinsky, la présence de Piccolo et les jouets inquiétants qui remplissaient la boutique. Il évoqua ensuite la poupées possédant le visage d’Ireena.
— Tu es certain que c’était elle ? demanda Bélisar.
— Regarde par toi-même.
Yoolhyn glissa une main sous sa cape et en retira la poupée volée.
Bélisar la prit.
La ressemblance était troublante. Les cheveux, les traits du visage et jusqu’à la coupe de la robe évoquaient Ireena avec une précision impossible à attribuer au hasard.
— Qui a commandé cela ?
— Blinsky n’a pas voulu me le dire.
— Et tu as donc décidé de la voler.
— Je préférais pouvoir l’examiner tranquillement.
Bélisar contempla encore le jouet.
— Il ne faut pas la montrer à Ireena ce soir.
— Je suis d’accord.
Yoolhyn lui parla ensuite du parc à bestiaux d’Arasek et de la roulotte colorée appartenant à Rictavio. Il décrivit les grattements contre le bois et les coups assez puissants pour faire trembler les parois.
— Tu ne l’as pas ouverte ? demanda Bélisar.
— J’ai envisagé de le faire.
— Et ?
— J’ai eu une rare manifestation de bon sens.
Bélisar lui rendit la poupée.
— Il faudra parler à Rictavio.
Yoolhyn rangea soigneusement l’objet.
Il ne mentionna pas encore l’enveloppe dissimulée avec ses affaires.
Pas avant que tout le groupe soit réuni.
Dans la salle commune, Kathia était restée seule à la table.
Orgrimm venait de rejoindre Urwin près du comptoir. Danika s’occupait des derniers clients tandis que plusieurs habitués commençaient déjà à quitter l’établissement.
À la table voisine, deux jeunes hommes buvaient en parlant suffisamment fort pour être entendus dans toute la salle.
L’un d’eux remarqua Kathia.
— Vous êtes l’une de ceux qui ont combattu les vampires, n’est-ce pas ?
Kathia se tourna vers lui.
— Il paraît que toute la ville est déjà au courant.
— À Vallaki, les bonnes histoires voyagent plus vite que les gardes.
Son frère éclata de rire et leva sa chope.
— Venez donc boire avec nous. Nous voulons entendre la véritable version.
Kathia hésita, puis se rapprocha de leur table.
Les deux hommes se présentèrent comme Nikolai et Karl Wachter. Ils avaient déjà beaucoup bu, mais leur humeur demeurait joyeuse.
Karl remplit une coupe pour Kathia.
— Aux tueurs de vampires !
— Et aux occasions de boire en leur honneur, ajouta Nikolai.
Ils levèrent leurs verres.
Kathia leur raconta une version abrégée du combat dans la fabrique de cercueils. Les deux frères l’écoutèrent avec une fascination presque enfantine, l’interrompant régulièrement pour demander des détails.
Un premier verre en entraîna un second.
Kathia sentit progressivement la chaleur du vin lui monter aux joues. Elle n’était pas ivre, mais sa fatigue et son estomac presque vide rendaient chaque gorgée plus efficace que prévu.
— Vous vivez à Vallaki depuis longtemps ? leur demanda-t-elle.
Les frères se regardèrent avant de rire.
— Depuis notre naissance, répondit Karl. Malheureusement.
— Notre famille possède une maison au nord de la ville, ajouta Nikolai. Le manoir Wachterhaus.
Kathia reposa sa coupe.
— Wachter ?
— Notre mère est Lady Fiona Wachter.
Kathia observa plus attentivement les deux hommes. Ils ne ressemblaient pas à des conspirateurs. Ils paraissaient surtout soucieux de boire, de plaisanter et de rester aussi loin que possible des responsabilités familiales.
Les deux frères rirent encore.
Kathia porta son verre à ses lèvres, songeuse.
Fiona Wachter semblait étendre son influence bien au-delà de sa demeure.
Orgrimm attendit qu’Urwin ait terminé de ranger plusieurs chopes.
— Tu as un instant ?
Le tavernier leva les yeux.
— Pour toi, oui.
Il fit signe au nain de le suivre jusqu’à la cuisine située derrière le comptoir. Des tonneaux et des caisses y étaient entreposés à l’abri des regards.

Urwin referma la porte.
— Que s’est-il passé ?
Orgrimm lui raconta la découverte d’Arabelle et la mort de Bluto.
Le tavernier l’écouta sans l’interrompre.
Lorsqu’Orgrimm eut terminé, Urwin resta silencieux un moment.
— Cette vallée prend toujours les innocents en premier, murmura-t-il.
— Tu sembles déjà savoir beaucoup de choses sur ce que nous faisons.
Urwin posa sur lui un regard grave.
— Plus que tu ne le crois.
Orgrimm croisa les bras.
— Alors parle.
Le tavernier s’approcha d’une petite fenêtre. Plusieurs corbeaux étaient posés sur le toit d’un bâtiment voisin.
— Vous avez été observés depuis votre arrivée en Barovie.
La main d’Orgrimm se rapprocha instinctivement de son arme.
— Par qui ?
— Par des alliés.
— Quels alliés ?
Urwin regarda les oiseaux.
— As-tu remarqué le nombre de corbeaux que vous avez croisés sur les routes ? Ceux qui survolaient vos campements ou qui apparaissaient avant certains dangers ?
Orgrimm se souvint des silhouettes noires aperçues dans les arbres, sur les toits et le long des chemins.
— C’étaient les tiens ?
— Certains.
Urwin se détourna de la fenêtre.
— Je fais partie d’une ancienne confrérie appelée les Gardiens de la Plume. Nous surveillons les terres de Barovie et nous luttons contre l’influence de Strahd.
Orgrimm l’observa avec méfiance.
— Une confrérie d’espions ?
— De résistants.
— Et ces corbeaux travaillent pour vous ?
Urwin inspira profondément.
— Ils sont des nôtres.
Son corps se raidit.
Durant une fraction de seconde, ses traits semblèrent changer. Ses yeux prirent une teinte noire et brillante. Des plumes sombres apparurent le long de ses avant-bras avant de disparaître sous sa peau.
Orgrimm recula d’un pas.
— Tu es un métamorphe.
— Un corbeau-garou, confirma Urwin.
Le silence envahit la cuisine.
— Toute ta famille ? demanda Orgrimm.
— Certaines vérités ne m’appartiennent pas entièrement. Contente-toi de ce que je viens de te révéler.
Le nain acquiesça lentement.
— Pourquoi me faire confiance ?
— Parce que nous vous observons depuis suffisamment longtemps.
Urwin s’appuya contre une caisse.
— Nous savons ce que vous avez fait dans le village de Barovie. Nous savons ce qui s’est passé au moulin. Nous savons que vous avez protégé les enfants, affronté les guenaudes et perdu l’un des vôtres.
Orgrimm baissa les yeux.
— Nous savons également ce que vous avez accompli aujourd’hui, poursuivit Urwin. Les vampires ont été détruits et les ossements de saint Andral ont retrouvé leur place.
— Vous saviez où ils étaient ?
— Non. Mais nos éclaireurs ont vu la lumière revenir dans l’église.
Urwin marqua une pause.
— Vous n’êtes pas encore corrompus par cette vallée. Vous continuez à vous battre pour ceux qui ne peuvent pas se défendre. Voilà pourquoi je te parle.
— Que veulent les Gardiens de la Plume ?
— La même chose que vous, si j’ai bien compris vos intentions.
Son regard devint plus dur.
— Mettre fin à la tyrannie de Strahd von Zarovich.
Orgrimm ne répondit pas immédiatement.
— Vous avez déjà essayé de le tuer ?
— Beaucoup ont essayé. Beaucoup sont morts.
— Mais vous êtes toujours là.
— Parce que nous avons appris à attendre, à observer et à aider ceux qui peuvent réellement faire la différence.
Urwin se dirigea vers l’un des tonneaux. Il posa une main sur le bois.
— Mais aujourd’hui, nous avons un autre problème.
— Le vin.
Le tavernier acquiesça.
— Les livraisons du domaine des sorciers des Vins se sont arrêtées. Ce domaine appartient à ma famille et constitue l’un des refuges des Gardiens de la Plume.
— Depuis combien de temps n’as-tu plus de nouvelles ?
— Trop longtemps.
Urwin baissa la voix.
— L’absence de vin inquiète les habitants, mais ce n’est pas cela qui me préoccupe le plus. Aucun message n’est arrivé du domaine. Aucun membre de la confrérie ne nous a rejoints.
— Tu penses qu’il s’est passé quelque chose.
— J’en suis certain.
Orgrimm posa une main sur le tonneau.
— Pourquoi ne pas y aller toi-même ?
Urwin regarda vers la salle commune.
— J’ai une famille à protéger et une auberge qui sert de refuge à ceux qui s’opposent encore aux ténèbres. Mon départ attirerait l’attention.
Il reporta son regard sur le nain.
— Vous, en revanche, êtes déjà connus pour emprunter les routes dangereuses.
— Tu veux que nous allions voir ce qui s’y passe.
— Je veux que tu en parles aux autres.
Orgrimm réfléchit un instant.
— Je ne peux rien promettre en leur nom.
— Je ne te demande pas de le faire.
Urwin lui tendit la main.
— Je te demande seulement de ne pas trahir ce que je viens de te révéler.
Orgrimm serra son avant-bras.
— Ton secret restera parmi nous.
La soirée avançait.
Naëlia avait attendu qu’Ireena s’endorme avant de redescendre. Elle trouva Kathia toujours attablée avec Nikolai et Karl Wachter.
La clerc avait les joues rouges et riait à une histoire manifestement bien moins amusante qu’elle ne le pensait.
— Je crois qu’il est temps de monter, lui souffla Naëlia.
— Je ne suis pas saoule.
— Je n’ai pas dit que tu l’étais.
Kathia se leva avec dignité, même si elle dut poser une main sur la table pour retrouver son équilibre.
— J’ai seulement beaucoup discuté.
— Et beaucoup bu, ajouta Karl.
— Pour discuter, précisa Kathia.
Les deux frères levèrent leurs chopes pour la saluer.
Naëlia l’accompagna jusqu’à l’étage.
Dans la chambre commune occupée par Bélisar et Yoolhyn, Orgrimm les attendait déjà. Kathia entra derrière Naëlia et s’assit au bord d’un lit.
Ireena dormait dans la pièce voisine.
Bélisar ferma la porte.
— Nous sommes tous là.
— Pas tout à fait, murmura Naëlia.
— Ireena a besoin de repos. Nous lui raconterons demain ce qu’elle doit savoir.
Yoolhyn sortit la poupée dérobée chez Blinsky et la posa au centre du lit.
Naelia se figea.
— C’est Ireena.
— Quelqu’un en commande régulièrement à Blinsky, expliqua Yoolhyn. Il n’a pas voulu me donner son nom.
Kathia prit la poupée.
Malgré le vin, son expression redevint sérieuse.
— Ce n’est pas une simple ressemblance.
— Non, confirma Bélisar. Quelqu’un l’a observée avec beaucoup d’attention.
Yoolhyn leur parla ensuite de la roulotte de Rictavio et de la créature enfermée à l’intérieur.
— Tu n’as aucune idée de ce que c’était ? demanda Orgrimm.
— Seulement que c’était vivant, impatient et assez puissant pour ébranler toute la roulotte.
— Rictavio cache donc autre chose que de mauvaises histoires, conclut Kathia.
Elle reposa délicatement la poupée.
— De mon côté, j’ai fait la connaissance de Nikolai et Karl Wachter.
Yoolhyn releva la tête.
— Les fils de Fiona Wachter ?
— Je ne l’ai appris qu’après plusieurs verres.
— Combien ?
Kathia lui lança un regard sévère.
— Cela n’a aucune importance.
Naëlia dissimula un sourire.
— Ils passent leur temps ici pour éviter leur mère, poursuivit Kathia. Ils ne semblent pas partager ses ambitions, mais ils ont confirmé qu’elle s’oppose ouvertement au baron.
Yoolhyn resta silencieux.
Puis il sortit une enveloppe de ses affaires.
— Puisque nous parlons de Fiona Wachter…
Il posa la lettre à côté de la poupée.
— J’ai reçu ceci lorsque je suivais Bélisar jusqu’au manoir.
Bélisar fronça les sourcils.
— De qui ?
— Un homme m’a bousculé dans la rue et a glissé cette enveloppe dans mes vêtements.
Yoolhyn déplia la lettre.
— Lady Fiona Wachter nous invite à dîner chez elle. Elle dit connaître notre présence à Vallaki et avoir entendu parler de nos exploits. Elle nous met également en garde contre Vargas Vallakovich.
— Après le repas que nous venons de partager avec lui, cela ne me surprend pas, répondit Orgrimm.
— Elle affirme qu’il est instable, qu’il ne tolère aucune pensée indépendante et qu’il nous fera désormais surveiller, poursuivit Yoolhyn.
— Quand devons-nous la rencontrer ? demanda Naëlia.
Yoolhyn regarda la fenêtre.
La dernière lumière du jour disparaissait derrière les toits de Vallaki.
— Ce soir. À la tombée de la nuit.
Bélisar laissa échapper un soupir.
— Tu aurais pu en parler plus tôt.
— Nous étions occupés à rechercher une enfant disparue.
Personne ne contesta cette réponse.
Orgrimm se redressa.
— Avant de décider, il faut que vous sachiez ce qu’Urwin vient de me révéler.
Il leur raconta alors l’existence des Gardiens de la Plume.
Il leur parla des corbeaux-garous, de leur lutte secrète contre Strahd et des oiseaux qui les surveillaient depuis leur arrivée en Barovie. Il expliqua qu’Urwin connaissait leurs exploits et qu’il avait décidé de leur faire confiance.
— Urwin est lui-même un corbeau-garou ? demanda Kathia.
— Oui.
— Et les corbeaux que nous avons croisés…
— Certains appartenaient à la confrérie.
Naëlia resta songeuse.
— Cela explique beaucoup de choses.
Orgrimm leur parla enfin du domaine des sorciers des Vignes. Les livraisons s’étaient interrompues et aucun message n’était arrivé de ce refuge des Gardiens de la Plume.
— Urwin pense que le domaine est en danger, conclut-il.
Autour d’eux, le silence s’installa.
Sur le lit reposaient la poupée à l’effigie d’Ireena et l’invitation de Fiona Wachter.
Dehors, quelque part dans Vallaki, les hommes du baron surveillaient les rues. Dans la chambre voisine, Ireena dormait sans connaître les nouveaux dangers qui se rapprochaient d’elle.
Yoolhyn regarda ses compagnons.
— Nous devons prendre une décision. Si nous acceptons l’invitation, il faut partir maintenant.
Bélisar prit la lettre et la relut lentement.
Ils venaient à peine de quitter la table du baron.
Et déjà, son ennemie les conviait à la sienne.