Chapitre 20 – Le lac Zarovich
Les aventuriers se précipitent vers le lac pendant que Yoolhyn poursuit seul son exploration de Vallaki. Sur les eaux sombres, un pêcheur tente de faire disparaître un lourd sac qui bouge encore, déclenchant une course désespérée pour sauver Arabelle. Pendant ce temps, Yoolhyn découvre une poupée troublante et une roulotte appartenant à Rictavio qui semble abriter quelque chose de vivant.
Arabelle avait été vue pour la dernière fois sur les rives du lac Zarovich. Brom et Bray étaient rentrés avant la tombée de la nuit, mais la jeune Vistani avait choisi de rester seule pour continuer à pêcher.
Depuis, personne ne l’avait revue.
— Nous devons prévenir les Vistani, déclara Ireena.
— Et gagner le lac avant qu’il ne fasse nuit, ajouta Bélisar.
Yoolhyn regarda vers les fenêtres de l’auberge. Dans les rues, l’agitation gagnait toujours du terrain.
— Allez-y sans moi. Je vais rester en ville et essayer d’en apprendre davantage.
Orgrimm fronça les sourcils.
— Tu comptes faire quoi ?
— Poser quelques questions. Vallaki dissimule beaucoup de choses derrière ses sourires forcés.
Les compagnons se séparèrent devant l’auberge de l’Eau Bleue.
Yoolhyn s’enfonça seul dans les rues de Vallaki. Bélisar, Kathia, Orgrimm, Naëlia et Ireena partirent à la recherche des Vistani.
Ils n’eurent pas à chercher longtemps.
Deux d’entre eux remontaient une rue voisine, interrogeant les passants avec une insistance fébrile. Les habitants s’écartaient sur leur passage et quelques gardes les observaient avec hostilité.
Kathia les interpella.
— Nous avons des informations sur Arabelle.
Les deux hommes s’arrêtèrent net.
— Où est-elle ? demanda aussitôt le premier.
— Nous ne le savons pas encore. Mais elle a été vue hier près du lac Zarovich.
— Qui vous a dit cela ?
— Deux enfants de Vallaki. Ils étaient avec elle.
Les Vistani échangèrent un regard inquiet.
— Conduisez-nous auprès d’eux.
— Nous n’avons pas le temps, répondit Bélisar. Les garçons sont revenus avant la nuit. Arabelle est restée seule au bord du lac.
Le second Vistani jura entre ses dents.
— Alors nous partons immédiatement.
Ils franchirent ensemble les portes de Vallaki et prirent la route du nord.
Derrière eux, les palissades de la ville disparurent peu à peu dans la brume.
Yoolhyn traversa le quartier des marchands sans destination précise.
Il observa les enseignes, écouta les conversations et s’arrêta devant les commerces les plus singuliers. Son attention fut bientôt attirée par une boutique dont la devanture semblait appartenir à un autre monde.
Des jouets encombraient la vitrine.
Des pantins de bois pendaient à des fils. Des poupées grimaçantes étaient alignées sur une étagère, entourées de petits cercueils peints et de moulins miniatures dont les ailes tournaient lentement.
Au-dessus de la porte, une enseigne annonçait l’échoppe de Blinsky.
Yoolhyn entra.
Une clochette tinta au-dessus de sa tête.
L’intérieur était encore plus chargé que la vitrine. Des jouets s’entassaient du sol au plafond. Certains étaient colorés et presque charmants. D’autres possédaient des sourires trop larges, des yeux trop grands ou des mécanismes grinçants qui leur donnaient un aspect inquiétant.
Un homme corpulent surgit derrière le comptoir.
Il portait un bonnet étrange terminé par plusieurs pointes et son visage s’illumina en découvrant un nouveau client.
— Bienvenue chez Blinsky !
Avant que Yoolhyn puisse répondre, une petite silhouette bondit sur le comptoir.
Un singe vêtu d’un minuscule costume de ballerine se redressa devant lui. Une collerette de dentelle entourait son cou et un petit tutu couvrait ses hanches.
L’animal inclina la tête.
— Voici Piccolo, annonça fièrement le marchand. Mon plus fidèle compagnon.
— Il est toujours habillé ainsi ? demanda Yoolhyn.
— Piccolo possède un grand sens du spectacle.
Le singe tendit une main vers Yoolhyn, qui lui présenta prudemment un doigt. Piccolo le saisit, le secoua comme pour le saluer, puis grimpa sur l’épaule de Blinsky.
Le fabricant entreprit aussitôt de présenter ses créations.
Il actionna un pantin représentant un pendu qui agitait les jambes lorsqu’on tournait une manivelle. Il fit danser un squelette de bois et ouvrit une boîte d’où jaillit une petite tête de loup couverte de fausse fourrure.
Yoolhyn feignit de s’intéresser aux démonstrations.
Son regard parcourait les étagères lorsqu’un visage familier attira soudain son attention.
Une poupée était posée à l’écart des autres.
Elle représentait une jeune femme aux cheveux auburn, vêtue d’une robe barovienne. Malgré la simplicité de ses traits, la ressemblance était évidente.
Ireena.
Yoolhyn se rapprocha.
Derrière la première poupée se trouvaient plusieurs autres modèles presque identiques. Les vêtements et les coiffures variaient légèrement, mais toutes possédaient le même visage.
— Qui est-ce ? demanda-t-il.
Le sourire de Blinsky se crispa.
— Une commande particulière.
— Elle ressemble beaucoup à une personne que je connais.
— Beaucoup de gens se ressemblent.
Blinsky saisit rapidement une autre création.
— Regardez plutôt celui-ci ! Un merveilleux petit Strahd articulé. Lorsque l’on tire sur la ficelle, ses bras se lèvent pour étrangler sa victime !
Yoolhyn observa encore les poupées.
Quelqu’un connaissait suffisamment Ireena pour demander la reproduction de son visage. Quelqu’un les commandait avec régularité et Blinsky semblait peu disposé à parler de lui.
Piccolo bondit soudain du comptoir et attrapa un ruban qui pendait d’une étagère. Plusieurs pantins se mirent à osciller.
Blinsky poussa un cri et se précipita vers le singe.
— Piccolo ! Laisse cela immédiatement !
Yoolhyn profita de la confusion.
Sa main glissa sous sa cape et la poupée disparut avec elle.
Lorsque Blinsky revint, le souffle court, son visiteur examinait innocemment une boîte à musique.
— Vos créations sont remarquables, déclara Yoolhyn.
Le fabricant retrouva immédiatement son sourire.
— Blinsky met toute son âme dans chacun de ses jouets.
Yoolhyn le remercia pour la visite, salua Piccolo et quitta la boutique.
La poupée volée reposait désormais contre sa poitrine.
Le lac Zarovich apparut au terme d’un long chemin bordé d’arbres.
Ses eaux sombres s’étendaient sous un ciel gris, parfaitement immobiles par endroits. La brume flottait au-dessus de sa surface et dissimulait partiellement la rive opposée.
Les deux Vistani accélérèrent.
Ils inspectèrent la berge, appelèrent Arabelle et cherchèrent des traces dans la terre humide. Personne ne leur répondit.
— Là-bas, dit soudain Naëlia.
Une petite barque dérivait au milieu du lac.
Un homme était assis à l’intérieur, seul. Il tenait une canne à pêche dont le fil disparaissait dans les eaux noires.
— Hé ! cria l’un des Vistani.
Le pêcheur ne réagit pas.
Bélisar s’avança jusqu’au bord.
— Avez-vous vu une enfant ?
L’homme resta immobile, les yeux fixés sur sa ligne.
Soudain, le fil se tendit.
Le pêcheur se redressa et tira brusquement sa canne hors de l’eau. L’hameçon apparut au-dessus de la surface, entièrement vide.
Aucun poisson n’avait mordu.
Le visage de l’homme se déforma sous l’effet de la colère.
Il jura, saisit la canne à deux mains et la brisa contre le bord de sa barque. Le bois se fendit dans un craquement sec.
C’est alors qu’un mouvement attira l’attention de Kathia.
Derrière le pêcheur, un grand sac de jute venait de remuer.
— Il y a quelque chose dans sa barque, dit-elle.
Le sac bougea de nouveau.
Les deux Vistani poussèrent un cri.
— Arabelle !
Le pêcheur se retourna vers eux.
Il venait enfin de remarquer leur présence.
Pris de panique, il abandonna les morceaux de sa canne et saisit le sac. Celui-ci semblait particulièrement lourd. De grosses pierres en déformaient la toile.
— Ne fais pas ça ! hurla Bélisar.
L’homme souleva le sac avec difficulté.
Puis il le jeta par-dessus bord.

Le paquet heurta l’eau et disparut presque aussitôt sous la surface.
— Non !
Orgrimm arracha les attaches de son armure.
Kathia fit de même. Les deux Vistani abandonnèrent leurs armes sur la rive, puis tous les quatre se jetèrent dans le lac.
Le froid les saisit immédiatement.
L’eau leur coupa le souffle et raidit leurs muscles, mais ils continuèrent à nager vers l’endroit où le sac avait disparu.
Naëlia et Ireena restèrent sur la rive auprès des équipements.
— Ramenez-la ! cria Ireena.
Dans la barque, le pêcheur saisit ses rames et tenta de s’éloigner.
Bélisar courut le long de la berge.
— Occupez-vous du sac ! Je m’occupe de lui !
La barque progressait vers l’ouest, maladroitement dirigée par un homme rendu frénétique par la peur. Bélisar la suivit depuis la rive, disparaissant parfois derrière les arbres avant de réapparaître plus loin.
Pendant ce temps, Orgrimm atteignit l’endroit où le sac avait coulé.
Il inspira profondément et plongea.
Sous la surface, le lac n’était qu’une étendue glaciale et obscure. La lumière du jour n’y pénétrait que faiblement.
Il aperçut le sac quelques mètres plus bas.
Les pierres l’entraînaient rapidement vers le fond.
Orgrimm nagea de toutes ses forces. Ses poumons brûlaient déjà lorsqu’il parvint à saisir la toile.
Le poids faillit l’emporter.
Kathia plongea à son tour. Elle attrapa le bras du nain, tandis que les deux Vistani se joignaient à eux.
Ensemble, ils luttèrent contre les pierres.
Durant quelques secondes, le sac continua de descendre malgré leurs efforts. Puis l’un des Vistani parvint à arracher une partie de la corde qui le maintenait fermé. Une première pierre s’échappa, suivie d’une seconde.
Le poids diminua.
Ils remontèrent.
Le visage d’Orgrimm franchit enfin la surface. Il inspira bruyamment, toujours cramponné au sac.
Kathia et les deux Vistani apparurent autour de lui.
— Vers la rive ! cria-t-elle.
Ils tirèrent le paquet derrière eux.
Chaque mouvement leur demandait un effort considérable. Le froid engourdissait leurs membres et leurs vêtements gorgés d’eau les entraînaient vers le fond.
Sur la rive, Naëlia entra dans le lac jusqu’à la taille pour les aider.
Elle saisit le sac et le tira sur les galets.
Le tissu remua faiblement.
Kathia tomba à genoux devant lui et défit la corde avec des mains tremblantes. L’un des Vistani l’aida à ouvrir la toile.
Le visage d’une enfant apparut.
Ses cheveux noirs étaient collés contre sa peau. Ses yeux étaient fermés et son corps demeurait parfaitement immobile.
— Arabelle…
Les Vistani l’arrachèrent au sac et l’allongèrent sur la rive.
Kathia posa aussitôt les mains sur elle. Elle chercha un souffle, un battement, le moindre signe de vie.
Il n’y avait rien.
— Reculez.
Elle tenta de chasser l’eau de ses poumons. Elle appuya sur sa poitrine, libéra sa bouche et recommença.
Naëlia s’agenouilla à ses côtés. Elle posa une main contre le cou glacé de l’enfant, puis tenta à son tour de rappeler la vie dans ce petit corps.
Les secondes s’écoulèrent.
Arabelle ne respirait pas.
— Encore, souffla l’un des Vistani. Continuez.
Kathia poursuivit jusqu’à ce que ses bras tremblent.
Rien ne changea.
L’eau du lac s’écoulait lentement des vêtements de la jeune fille. Son visage demeurait paisible, comme si elle dormait.
Naëlia baissa les yeux.
— Elle est partie.
Le premier Vistani poussa un cri de douleur. Son compagnon détourna le regard vers le lac, les poings serrés.
Ireena retira son manteau et le déposa sur le corps d’Arabelle.
Personne ne parla.
À l’autre extrémité de la ville, Yoolhyn atteignit le parc à bestiaux d’Arasek.
De grandes palissades entouraient le terrain. Des entrepôts, des enclos et plusieurs bâtiments de bois occupaient l’espace. L’odeur des animaux se mêlait à celle de la boue et de la paille humide.
Une roulotte attira immédiatement son attention.
Elle était peinte de couleurs vives et décorée de motifs qui évoquaient un spectacle ambulant. Elle détonnait au milieu des chariots ordinaires du parc.
Yoolhyn s’en approcha.
Il reconnut certains détails que Rictavio avait déjà évoqués à l’auberge. Il devait s’agir de la roulotte du conteur.
Les portes arrière étaient fermées et solidement verrouillées.
Yoolhyn en fit lentement le tour.
Lorsqu’il passa près d’une paroi, un bruit retentit à l’intérieur.
Quelque chose venait de gratter contre le bois.
Il s’immobilisa.
Le silence revint.
Yoolhyn posa doucement une main contre la paroi.
Un choc brutal ébranla soudain la roulotte.
Il recula.
Quelque chose se déplaçait à l’intérieur. Quelque chose d’assez lourd pour faire vibrer les planches sous ses mouvements.
Un nouveau grattement parcourut la paroi, plus lent que le premier.
Yoolhyn observa le verrou.
Il savait qu’il pouvait probablement l’ouvrir.
Il savait également que la créature enfermée à l’intérieur ne faisait aucun effort pour rester discrète.
Un troisième coup résonna.
Cette fois, il décida de ne pas tenter sa chance.
Il mémorisa l’emplacement de la roulotte, puis s’éloigna avant que les propriétaires du parc ne viennent lui demander ce qu’il faisait là.
La lumière commençait déjà à décliner sur Vallaki.
Après avoir passé une grande partie de l’après-midi à parcourir la ville, Yoolhyn reprit le chemin de l’auberge. La poupée d’Ireena restait dissimulée sous sa cape et le souvenir des coups frappés contre la roulotte l’accompagnait.
—Bélisar courait toujours le long de la rive.
La barque s’était éloignée, mais le pêcheur peinait à maintenir sa trajectoire. Il jetait sans cesse des regards vers la berge pour vérifier si on le poursuivait.
Bélisar comprit qu’il ne le rattraperait pas ainsi.
Il quitta brusquement la rive et s’enfonça sous les arbres.
Depuis le lac, le pêcheur ne pouvait plus le voir.
Bélisar progressa à couvert, utilisant les troncs et les buissons pour dissimuler ses mouvements. Lorsqu’il retrouva la rive un peu plus loin, il se baissa derrière un amas de fougères.
La barque avait ralenti.
Le pêcheur regardait vers l’endroit où son poursuivant avait disparu. Il attendit encore quelques instants, puis cessa de ramer.
Il semblait croire Bélisar parti.
Après une courte hésitation, il fit tourner sa barque.
Peut-être voulait-il vérifier ce qu’il était advenu du sac. Peut-être espérait-il récupérer quelque chose abandonné sur la rive.
Il revint lentement vers la berge.
Bélisar attendit.
Lorsque la coque toucha enfin les galets, le pêcheur descendit de la barque et tira celle-ci sur la rive.
Bélisar surgit derrière lui.
L’homme n’eut pas le temps de se retourner. Il fut projeté au sol, un genou appuyé entre les épaules.
— Ne bouge plus.
— Je n’ai rien fait ! cria le pêcheur.
— Tu viens de jeter une enfant dans le lac.
— Je ne savais pas ! Je ne voulais pas…
Bélisar lui ramena brutalement les bras dans le dos.
— Garde tes mensonges pour son père.
Il l’attacha solidement, puis le força à se relever.
— Comment t’appelles-tu ?
L’homme baissa la tête.
— Bluto.
Bélisar resserra la corde.
— Bluto comment ?
— Bluto Krogarov.
Ils reprirent ensemble le chemin de la rive où les autres les attendaient.
Lorsque Bélisar revint, il comprit immédiatement.
Arabelle reposait sur le manteau d’Ireena. Ses vêtements étaient trempés et ses cheveux noirs couvraient une partie de son visage.
Kathia était toujours agenouillée auprès d’elle.
Les deux Vistani se tournèrent vers Bluto.
Leur douleur se transforma aussitôt en haine.
L’un d’eux se précipita, mais Orgrimm le retint.
— Pas ici.
— Il l’a tuée !
— Son père décidera de son sort, répondit le nain.
Le Vistani cessa de lutter, sans quitter Bluto des yeux.
Son compagnon se pencha et prit délicatement Arabelle dans ses bras. Ireena rabattit le manteau autour de son corps.
— Nous devons la ramener auprès de Luvash, murmura-t-il.
Le groupe abandonna les rives du lac.
Les deux Vistani ouvrirent la marche. L’un portait le corps d’Arabelle, tandis que l’autre restait près de lui.
Bélisar avançait derrière eux en tenant l’extrémité de la corde attachée aux poignets de Bluto.
Le pêcheur trébuchait régulièrement.
Chaque fois qu’il ralentissait, Bélisar le poussait en avant.
Le trajet jusqu’au campement se déroula dans un silence pesant.
Le campement avait été établi au sommet d’un large tertre dominant les environs. Un chemin de terre en gravissait la pente jusqu’aux roulottes disposées autour d’une grande tente. Plus bas, sept vieilles maisons encerclaient la base de la colline. Leurs murs noircis, leurs toits affaissés et leurs fenêtres étroites leur donnaient l’apparence de demeures oubliées depuis plusieurs générations.
Des feux brûlaient entre les roulottes et des chevaux étaient attachés près des tentes. À leur arrivée, plusieurs Vistani se levèrent.
Leurs regards se posèrent d’abord sur les aventuriers.
Puis ils virent le corps enveloppé dans le manteau.
Une clameur de douleur parcourut le campement.
Des hommes et des femmes se précipitèrent. Certains appelèrent le nom d’Arabelle. D’autres comprirent immédiatement et baissèrent la tête.
Un homme fendit la foule.
Luvash s’arrêta devant le Vistani qui portait l’enfant.
Durant quelques secondes, il sembla incapable de respirer.
— Non…
Le corps d’Arabelle lui fut remis.
Luvash écarta doucement le manteau et contempla le visage de sa fille. Sa main tremblante repoussa une mèche humide collée contre sa joue.
— Arabelle…
Sa voix se brisa.
Autour de lui, le camp entier s’était tu.
Les aventuriers aperçurent alors d’autres silhouettes près des tentes. Des elfes à la peau sombre observaient la scène à l’écart. Leurs visages portaient la fatigue d’un peuple ancien et meurtri.
L’un d’eux se tenait légèrement en avant.
Ses oreilles avaient été tranchées, laissant deux cicatrices anciennes de chaque côté de son visage. Il ne dit rien, mais son regard s’arrêta longuement sur le corps de l’enfant.
Il se nommait Kasimir Velikov.
Luvash releva enfin la tête.
Son regard tomba sur Bluto.
— C’est lui ? demanda-t-il.
Le Vistani qui avait accompagné les aventuriers acquiesça.
— Nous l’avons vu jeter le sac dans le lac. Ils ont essayé de la sauver, mais il était trop tard.
Bluto recula.
— Je ne voulais pas la tuer. Je pensais seulement que…
Luvash confia le corps de sa fille à l’une des femmes du camp.
Puis il marcha vers le pêcheur.
— Attendez, balbutia Bluto. Je peux expliquer.
Bélisar lâcha la corde.
Luvash saisit Bluto par les cheveux et tira sa tête en arrière.
Une lame apparut dans son autre main.
Le geste fut rapide.
Le sang jaillit sur la terre.
Bluto porta ses mains à sa gorge, mais aucun mot ne franchit plus ses lèvres. Ses jambes cédèrent et il s’effondra aux pieds du père d’Arabelle.
Personne n’intervint.
Luvash resta un instant immobile au-dessus du corps. Sa poitrine se soulevait au rythme de sa respiration.
Puis la lame tomba de sa main.
La colère disparut de son visage, ne laissant derrière elle qu’une douleur immense.
— Partez, demanda-t-il.
Kathia fit un pas vers lui.
— Nous sommes désolés.
— Vous avez ramené ma fille. Je vous en remercie.
Il ne les regardait déjà plus.
— Mais maintenant, laissez-nous seuls. Notre peuple doit pleurer l’une des siennes.
Les Vistani se rassemblèrent autour d’Arabelle.
Des voix commencèrent à murmurer une complainte grave. Les elfes crépusculaires inclinèrent la tête, tandis que Kasimir fermait les yeux.
Les aventuriers quittèrent le campement sans ajouter un mot.
La soirée approchait lorsqu’ils aperçurent enfin les murailles de Vallaki.
Les gardes les laissèrent entrer après une inspection sommaire. Aucun d’eux ne posa de question sur leurs vêtements encore humides ni sur le silence qui les accompagnait. Ireena marchait près de Bélisar.
Kathia et Naëlia avançaient ensemble, épuisées. Orgrimm semblait porter sur ses épaules un poids bien plus lourd que son armure.
Ils atteignirent l’auberge de l’Eau Bleue. Yoolhyn était déjà revenu.
Assis à leur table, il leva les yeux en les voyant entrer. Son expression curieuse disparut lorsqu’il aperçut leurs visages.
Sous sa cape, la poupée volée chez Blinsky reposait toujours contre lui.
Dans son esprit résonnaient encore les coups frappés depuis l’intérieur de la roulotte de Rictavio.
Il se leva lentement.