Chapitre 1 — L’Appel des brumes
Alors qu’ils traversent les routes de Greyhawk, Bélisar, Kathia, Thalion et Yoolhyn voient peu à peu le monde qu’ils connaissent disparaître derrière une brume surnaturelle. Perdus dans une contrée inconnue, ils découvrent une lettre inquiétante et les premiers signes d’un mal ancien. Au bout du chemin, les pleurs d’enfants les attirent vers une demeure que personne ne devrait visiter.
Ce soir-là, le soleil s’effaçait derrière les pins sombres, jetant sur la forêt une lumière de braise mourante. Kathia leva la main, désignant une clairière traversée par un ruisseau limpide.
— Nous camperons ici. Bereï nous offre l’eau et le couvert des branches.
Thalion, sans un mot, s’enfonça entre les buissons, silhouette élancée se confondant avec la nuit. Lorsqu’il revint, les bras chargés de bois sec, il murmura :
— Pas de danger proche… mais les oiseaux se sont tus trop tôt ce soir.
Le vent portait en effet un silence étrange, comme si la forêt elle-même retenait son souffle.
Pendant que Bélisar dressait le feu, ses gestes précis trahissaient une discipline forgée par les batailles et la noblesse perdue. Son armure usée reflétait les flammes naissantes, et son regard s’assombrit.
— Si des bandits rôdent dans ces collines, ils trouveront plus tranchant que le froid.
Kathia leva les yeux du feu et répondit avec douceur :
— Que la lumière de Bereï ne serve pas à nourrir la guerre, Bélisar. Ce soir, elle éclaire la paix.
Le guerrier esquissa un sourire, entre ironie et respect, avant de se taire.
Non loin, un bruissement signala le retour de Yoolhyn, les bras chargés de pommes et de victuailles improbables.
— Pour la prêtresse ! lança-t-il en riant. Même la Déesse du blé aime un peu de variété.
La nuit s’installa, enveloppant la clairière d’un calme presque irréel. Le feu crépitait doucement, et leurs ombres dansaient sur les troncs comme des esprits d’autrefois. Thalion montait la garde, arc en main, tandis que Bélisar affûtait sa lame à la lumière vacillante. Kathia, elle, sortit le manuscrit de Bereï, caressant sa couverture comme on apaise un enfant.
— Demain, nous atteindrons les terres de Greyhawk, dit-elle à voix basse.
— Et là-bas, le vent souffle fort, répondit Yoolhyn, déjà roulé dans sa cape, d’un ton endormi.
— Tant qu’on garde le feu allumé, tout ira bien.

Alors, une brise douce passa entre les arbres, faisant frémir les flammes. Kathia ferma les yeux. Ce souffle, elle le reconnut : la bénédiction discrète de Bereï, veillant sur leurs songes.
La brume s’était glissée sur eux sans un son, pendant la nuit, comme une bête tapie qui attendait que la respiration du feu s’éteigne. Lorsqu’ils ouvrirent les yeux au matin, le monde avait changé. Là où, la veille, s’étendait une clairière tranquille bordée de chênes dorés par l’automne, il n’y avait plus que des troncs noirs, tordus comme des doigts, et un ciel pâle sans soleil. L’air sentait l’humus et la pierre mouillée, lourd d’une humidité étrangère. Yoolhyn fut le premier à se redresser, frottant ses yeux encore embués de sommeil.
— … C’était pas ici qu’on a campé, hein ? murmura-t-il, la voix incertaine.
Kathia, déjà debout, observait les environs. Ses prières du matin s’étaient envolées dans le brouillard sans écho, et cela la troublait. La forêt semblait respirer d’elle-même, haletante, comme si chaque tronc contenait un cœur fatigué. Bélisar resserra la sangle de son épée, le visage fermé.
— On a bougé pendant la nuit ? Quelqu’un aurait déplacé le camp ?
Thalion, silencieux, passa un doigt sur le sol. Le feu s’était éteint proprement, les cendres étaient froides, mais les empreintes qu’ils avaient laissées la veille avaient disparu, effacées comme sous la marée.
Ils se mirent en marche, faute de mieux, cherchant la route qu’ils connaissaient, ou du moins un signe familier. Leurs pas résonnaient étrangement dans la brume, comme si la forêt avalait le son. Parfois, ils croyaient apercevoir des silhouettes entre les arbres : un cerf, une ombre humaine, un mouvement fugace. Mais à chaque fois qu’ils s’approchaient, il n’y avait rien, sinon ce brouillard blanc qui collait à leurs capes et brouillait leurs pensées.
Le jour monta sans jamais se lever vraiment. La lumière grise, sans direction, rendait le temps incertain. Kathia pria à voix basse, demandant à Bereï de les guider vers un sentier sûr, mais même sa foi paraissait étouffée. Les arbres semblaient se resserrer autour d’eux, formant un labyrinthe vivant. Le silence n’était jamais total : au loin, un bruit de cloche, un craquement, le souffle d’un vent qu’on ne sentait pas. Bélisar finit par dire, la voix grave :
— Ce n’est pas la même forêt. Quelque chose nous a pris.
Yoolhyn, nerveux, essayait d’alléger l’atmosphère.
— Peut-être qu’on a juste trop dormi… Peut-être qu’on est tombés dans un rêve ?
Thalion lui lança un regard de biais.
— Si c’est un rêve, il ne veut pas de nous réveiller.
L’elfe avançait en éclaireur, ses pas muets sur la mousse détrempée. Plusieurs fois, il s’arrêta, croyant entendre un murmure. Des mots, presque… mais toujours en dehors de sa portée, comme des prières qu’on récite derrière un mur.
Leur marche dura des heures, sans halte ni certitude. La brume se faisait plus épaisse à mesure qu’ils avançaient, et l’air se refroidissait. Ils franchirent un ruisseau où l’eau, noire comme du verre poli, reflétait leurs visages déformés. Kathia sentit le manuscrit sacré contre sa poitrine, pulsant doucement, comme s’il reconnaissait ce lieu et s’en méfiait. Elle se signa et continua, la main crispée sur son symbole de Bereï.
Puis, vers ce qui aurait pu être le crépuscule, le sol se mit à changer. La terre boueuse céda la place à des pierres disjointes, à moitié recouvertes de lichen et de feuilles mortes. Une route, ancienne, oubliée, serpentait devant eux, droite et obstinée au milieu de la brume. Les dalles craquaient sous leurs pas, et l’air y paraissait plus froid encore. Thalion s’agenouilla pour examiner une marque sur la pierre, un blason érodé, peut-être, ou une rune disparue.
— Ce chemin n’a pas été foulé depuis des siècles, murmura-t-il.
Ils suivirent la route, espérant qu’elle les mènerait vers des terres habitées. Mais plus ils avançaient, plus la brume semblait s’épaissir autour d’eux, jusqu’à ne plus distinguer le ciel des branches. Le temps se distendait ; ni le soleil ni la lune ne se montraient. Seule la route demeurait, impassible, les guidant comme une veine ancienne au cœur du monde. Bélisar marchait en tête, la main sur la garde de son épée, chaque bruit amplifié par l’écho des pierres.
Enfin, au détour d’un coude, deux silhouettes massives se dressèrent dans la brume : d’immenses portails de fer forgé, flanqués de piliers de pierre sculptés de visages tristes. La mousse les couvrait presque entièrement, et leurs battants semblaient figés par des siècles d’abandon. Le groupe s’arrêta, partagé entre prudence et soulagement. Kathia s’avança, posant la main sur le fer froid.
Alors, sans qu’aucun d’eux ne pousse, les portes s’ouvrirent lentement dans un grincement long et profond. Le bruit résonna dans la vallée, comme un soupir. Thalion tendit l’oreille : au-delà, la route continuait, avalée par la brume et le silence. Yoolhyn recula d’un pas.
— Je n’aime pas ça. Les portes qui s’ouvrent toutes seules, c’est rarement un bon présage.
Bélisar serra la mâchoire.
— On est venus jusque-là. On continue.
Et, un à un, ils franchirent les portes, le cœur serré, sentant derrière eux le souffle de la forêt se taire… tandis que les battants se refermaient d’eux-mêmes, dans un claquement sourd qui résonna longtemps après leur passage.
La route pavée s’étirait entre des arbres sans âge, lorsque le silence fut brisé par un grondement lointain. D’abord sourd, presque indistinct, il enfla rapidement en un fracas de sabots et de roues, comme si un orage chargé de fer fonçait droit sur eux. Thalion leva la main pour alerter le groupe, mais déjà, des lanternes surgirent de la brume — deux yeux de feu, aveuglants. Une calèche noire, tirée par quatre chevaux efflanqués, jaillit à toute allure du brouillard, sa carrosserie cloutée d’argent terni et ses roues éclaboussant la boue. Kathia eut juste le temps de tirer Yoolhyn en arrière, tandis que Bélisar brandissait son épée par réflexe, le souffle coupé par la proximité du danger. Le vent du passage les fouetta au visage, glacial et chargé d’une odeur de terre et de sang séché.
Puis, aussi vite qu’elle était apparue, la calèche s’éloigna dans la brume, disparaissant au-delà du virage sans ralentir. Le silence revint, plus oppressant encore, avant qu’un son ne s’élève derrière eux : un rire. Grave, traînant, presque inhumain. Il résonna à travers les arbres, se répercutant d’un tronc à l’autre, jusqu’à se perdre dans le brouillard. Yoolhyn blêmit.
— On nous a vus, murmura-t-il.
Kathia se signa en silence, priant pour que la voix n’appartienne pas à ce qu’elle craignait. Bélisar, la main toujours crispée sur son arme, regardait la route déserte où la boue ne gardait aucunes traces des roues, comme si la calèche n’avait jamais roulé…
La brume ne les avait pas quittés, et le froid s’était fait plus mordant à mesure qu’ils avançaient. Leurs pas, las, foulaient une terre détrempée, lourde de silence. Ce fut Thalion qui aperçut la forme étendue à demi cachée sous les racines d’un chêne, un peu à l’écart de la route. Ils s’approchèrent prudemment : c’était un homme, vêtu d’un manteau de voyage en lambeaux, le visage exsangue, les yeux grands ouverts comme figés dans une terreur muette. Le sang séché formait une tache sombre sur son torse, là où quelque chose semblait avoir été… enfoncé. Bélisar s’accroupit, l’expression dure, et écarta le tissu. Une enveloppe scellée, à moitié enfoncée dans la plaie, reposait contre les côtes.
Kathia étouffa un haut-le-cœur, murmurant une prière à Bereï. Thalion tira la lettre avec précaution, l’observa un instant : le cachet portait un blason illisible, rongé par le sang et le temps.
Salutations à vous, gens de valeur,
Moi, bourgmestre de Barovie, vous envoie honneur ainsi que désespoir. Ma fille adoptive, la juste Ireena Kolyana, a été ces nuits dernières, mordue par un vampire. Depuis plus de quatre cents ans, cette créature a drainé le sang de la vie de mon peuple.
Laissez les hommes saints invoquer leurs puissances afin que le démon puisse être contenu dans les murs de cette Barovie en larmes. Laissez nos chagrins à nos tombes, et sauvez le monde de ce destin sombre qui est le nôtre.
Maintenant, ma chère Ireena s’étiole et se meurt d’une blessure impie causée par cette vile bête. Elle est devenue trop puissante pour être défaite.
Je vous le dis, laissez-nous pour morts et circonscrivez cette terre avec les symboles du bien.
De grandes richesses reposent dans cette communauté. Revenez chercher votre récompense après que nous sommes tous partis pour une vie meilleure.
Kolyan Indirovich
Bourgmestre
Un grondement sourd retentit alors, venu des profondeurs de la forêt. Puis un autre. Et un autre encore. Le groupe se mit aussitôt en cercle, armes dégainées. De la brume sortirent des silhouettes basses, rapides, des loups, une meute entière, aux yeux luisants comme des braises. Deux d’entre eux, plus grands, plus massifs, portaient un pelage noir luisant, presque métallique. Les bêtes se ruèrent sur eux dans un chaos de crocs et de hurlements. Bélisar para un saut furieux d’un revers de lame, Yoolhyn planta sa dague dans la gorge d’un loup avant d’être projeté au sol, et Thalion décocha flèche après flèche dans la brume, visant les ombres mouvantes. Kathia brandit son symbole sacré, implorant la Déesse de la Terre d’éloigner la rage des bêtes, mais la foi semblait glisser sur elles comme la pluie sur la pierre. Les morsures furent vives, les griffes profondes, et le sang se mêla à la brume. Puis, aussi brusquement qu’elles avaient surgi, les bêtes reculèrent, grognant, avant de s’éclipser entre les arbres, le regard chargé d’une intelligence sombre.
Le silence retomba, oppressant. Leurs respirations étaient lourdes, le sol jonché de poils et de sang. Bélisar saignait à la cuisse, Yoolhyn à l’épaule, Thalion avait une entaille au bras, et Kathia tremblait encore, ses prières à demi murmurées. La brume, impassible, refermait déjà son manteau sur la clairière comme si rien ne s’était passé. Ils laissèrent le cadavre derrière eux, il ne restait rien à faire pour lui, et regagnèrent la route, meurtris, les sens en alerte. Aucun d’eux ne parla pendant de longues minutes. Seuls résonnaient leurs pas sur la pierre humide, et, quelque part derrière eux, un hurlement lointain qui s’éteignit dans la brume… comme une promesse.
La route, tordue et sinueuse, semblait s’étirer à l’infini sous leurs pas fatigués. La brume, plus lourde que jamais, avalait les contours du monde et noyait l’horizon. Par moments, un souffle de vent glissait entre les arbres, charriant l’odeur âcre de pierre humide et de bois pourri. Kathia priait en silence à chaque carrefour de racines, Bélisar boitait légèrement mais tenait bon, tandis que Yoolhyn, nerveux, scrutait les ombres comme si elles allaient soudain lui répondre. Thalion, toujours en tête, avançait d’un pas souple, les doigts crispés sur son arc. Ils marchèrent ainsi pendant des heures, sans qu’aucune variation du ciel ou du soleil ne leur indique le temps qui passait, jusqu’à ce que les silhouettes sombres de bâtisses se découpent enfin dans le brouillard.
Ils ralentirent, méfiants. Quatre maisons, tout au plus, se dressaient là, au bord du chemin. Trois n’étaient plus que des carcasses : murs éventrés, toits effondrés, poutres rongées par l’humidité. Mais la quatrième tenait encore debout, solide malgré les années, ses volets clos et son porche intact. Une lueur pâle semblait filtrer à travers une fissure du bois, vacillante comme une chandelle oubliée. Bélisar posa la main sur le pommeau de son épée.
— Peut-être un abri. Ou un piège.
Thalion, penché en avant, plissa les yeux.
— Écoutez.
Un son, à peine perceptible au début, monta doucement entre les rafales de vent : des pleurs. Faibles, brisés, comme ceux d’un enfant seul. Kathia fronça les sourcils et fit un pas en avant, le cœur serré. Les sanglots semblaient venir du bâtiment encore debout, portés par le souffle froid du brouillard.
— Par les moissons de Bereï… un enfant, ici ? murmura-t-elle.
Yoolhyn secoua la tête, mal à l’aise.
— Dans un endroit pareil ? Non, ça ne sent pas bon du tout.
Mais les pleurs persistaient, saccadés, désespérés, résonnant dans le silence comme un appel. Et tandis que la brume s’épaississait autour d’eux, le groupe comprit qu’il leur faudrait aller voir, ou fuir, avant que la nuit ne les enferme avec ce qu’ils ne voyaient pas encore.
Fin du chapitre 1