Chapitre 2 — La Funeste Demeure
Derrière les murs du vieux manoir Durst se cachent bien plus que des souvenirs oubliés. Pièces abandonnées, présences fantomatiques et créatures tapies dans les profondeurs transforment leur exploration en véritable cauchemar. Pour espérer revoir la lumière du jour, les aventuriers devront comprendre ce qui s’est réellement passé dans cette maison maudite.
La demeure se dressait devant eux comme une cicatrice dans la brume, immense, silencieuse et étrangement intacte au milieu des ruines qui l’entouraient. Trois étages de pierre grise, aux volets clos et aux murs lézardés, dominaient un jardin noyé d’herbes hautes et de statues brisées. L’air y était plus froid, comme si la maison elle-même aspirait la chaleur alentour. Les arbres, tordus autour de la propriété, semblaient se pencher vers elle avec crainte, et la brume roulait lentement sur le sol, caressant les marches du perron de ses doigts laiteux. Au-dessus de la grande porte de chêne noir, sculpté d’arabesques gothiques, un blason dominait la façade : un serpent noir lové autour d’un moulin entre deux lunes pâles. Le bois en portait encore les teintes rouges et argentées, ternies par le temps.
Thalion leva la main, désignant l’emblème.
— Ce n’est pas un blason récent, murmura-t-il.
Bélisar hocha la tête, grave.
— Non… et les familles qui affichent un serpent sur leur porte n’ont rarement bon cœur.
Kathia, elle, sentait une lourdeur dans l’air, une oppression diffuse qui semblait émaner de la pierre même. Devant le perron, deux silhouettes se dessinaient dans le brouillard : un petit garçon, agenouillé, en pleurs, et une jeune fille d’environ treize ans, une main posée sur son épaule pour le consoler. Leurs vêtements, bien qu’élégants, étaient sales et déchirés, comme s’ils avaient dormi dehors depuis des jours.
Les aventuriers s’approchèrent prudemment, les silhouettes des deux enfants se découpant faiblement dans la brume. Le petit garçon sursauta en les voyant, se réfugiant aussitôt derrière sa sœur, qui se redressa d’un geste protecteur, les yeux écarquillés. Kathia leva les mains, paumes ouvertes, pour apaiser leur crainte.
— Doucement, mes enfants… Nous ne vous voulons aucun mal, dit-elle d’une voix douce. Je m’appelle Kathia. Nous avons entendu vos pleurs depuis la route.
La jeune fille hésita, regardant tour à tour les quatre voyageurs. Sa lèvre tremblait, mais elle finit par répondre, d’une voix tremblée :
— Vous… vous n’êtes pas d’ici ?
— Non, répondit Bélisar, abaissant lentement sa main de son épée. Nous venons de loin. Votre maison semble isolée… Que faites-vous dehors, seuls ?
Le garçon, encore en larmes, renifla et parla entre deux sanglots :
— Papa et maman… ils sont descendus à la cave.
La fillette serra les poings et ajouta :
— Il y a un monstre, dans la cave. Papa a dit qu’il devait le tuer, et maman est descendue avec lui. Ils nous ont dit d’aller chercher Walter, notre petit frère, et de sortir de la maison…
Elle baissa la tête, la voix se brisant :
— Mais on n’a pas eu le temps. Le monstre faisait du bruit… des cris… et puis…
Ses yeux se remplirent de larmes.
— On est sortis. On a eu peur.
Yoolhyn s’accroupit, essayant de leur adresser un sourire rassurant malgré la tension qui lui crispait la mâchoire.
— Et depuis, vous les attendez ici ?
Le garçon hocha la tête.
— Oui… Ils vont revenir. Ils ont dit qu’ils reviendraient. Mais… ça fait longtemps. Beaucoup d’heures…
Thalion, en retrait, observait la maison. Aucun bruit ne venait de l’intérieur, sinon le craquement lointain du bois qui travaille. Kathia posa une main sur l’épaule de la fillette.
— Comment vous appelez-vous, mes chéris ?
— Je m’appelle Rose, dit la jeune fille en essuyant ses joues. Et lui, c’est Thorn.
— Rose, Thorn… murmura Kathia. Et votre petit frère ?
— Walter, répondit-elle aussitôt. Il est dans la chambre du haut… dans son lit. Il doit avoir peur, tout seul…
Elle releva la tête, le regard implorant.
— S’il vous plaît… pouvez-vous aller le chercher ? Nous… on ne veut pas rentrer. Pas tant que le monstre est là.
Un silence pesa. Le vent s’engouffra sous la porte de la maison, faisant grincer les gonds et bruire la brume comme un soupir. Bélisar échangea un regard avec Thalion, puis avec Kathia.
— Nous irons voir, dit-il simplement, d’une voix ferme. Et si votre frère est encore là-dedans… nous le ramènerons.
Rose hocha la tête, les larmes aux yeux, tandis que Thorn, blotti contre elle, murmurait d’une voix tremblante :
— Faites vite… avant que le monstre ne revienne.
La lourde porte du manoir s’ouvrit dans un grincement long et funèbre, comme si la maison elle-même retenait son souffle avant de laisser entrer les aventuriers. L’air à l’intérieur était glacé, saturé d’une odeur de poussière, de cire et de bois humide. Une vaste entrée s’étendait devant eux : un sol de marbre fendu, un grand escalier en colimaçon, et des chandeliers ternis accrochés à des murs tapissés de rouge fané. La lumière de leurs torches révélait des portraits accrochés le long du vestibule : Un homme à la mâchoire raide, une femme étrangement belle portant un nourrisson et deux enfants au sourire figé. Sous leurs visages soigneusement peints, le vernis craquelé semblait pleurer.
Ils s’avancèrent prudemment, observant les lieux. Chaque pièce respirait un faste ancien : tapisseries aux motifs baroques, meubles sculptés, instruments de musique muets depuis des années. Dans le grand hall, Bélisar effleura du doigt un cadre doré représentant un banquet familial. À mesure que son regard s’y attardait, les visages semblaient s’assombrir, leurs sourires s’étirant dans une grimace discrète.
— Ce manoir est vivant, murmura Kathia.
Elle sentit presque les yeux des portraits suivre chacun de leurs pas.
Ce fut Thalion qui, le premier, monta à l’étage. Curieux et trop sûr de lui, il s’éloigna sans attendre. Les autres fouillaient le rez-de-chaussée lorsqu’un fracas retentit soudain, suivi d’un cri. L’elfe avait ouvert une salle d’armes décorée d’un lourd plastron noir et d’un écu orné du serpent et du moulin. Mais l’armure s’était animée, se dressant d’un coup, ses gants de fer se refermant avec un claquement sec. Thalion tenta de tirer une flèche, mais la créature était rapide et impitoyable. Son épée frappa le sol, le projeta contre le mur, et l’obscurité s’abattit sur lui.
Lorsque Kathia, Bélisar et Yoolhyn arrivèrent, ils trouvèrent l’elfe inconscient, l’armure en train de se relever, son heaume tourné vers eux. Le combat fut brutal : Bélisar para de justesse un coup qui aurait pu lui briser les côtes, Kathia invoqua la lumière de Bereï, forçant le métal à reculer sous la lueur sacrée, tandis que Yoolhyn glissait dans l’ombre pour frapper derrière. Finalement, la prêtresse leva son symbole sacré et la lumière éclata dans la pièce, projetant l’armure en arrière, le vide sonore de sa chute résonna longtemps après.
Kathia se précipita vers Thalion, le visage couvert de sang, le souffle faible. Ses mains brillèrent d’une lumière dorée tandis qu’elle murmurait une prière. L’elfe ouvrit lentement les yeux, haletant.
— Je crois… que cette maison n’aime pas les visiteurs.
Yoolhyn tenta un sourire nerveux.
— Elle a une drôle de manière de dire bonjour.
Ils poursuivirent leur exploration à l’étage suivant, où la poussière s’amoncelait en silence. Une pièce attira Thalion : un vieux salon où un clavecin trônait encore, couvert d’un drap gris. Lorsqu’il l’écarta, un aboiement rauque le fit sursauter. Sous l’instrument reposait un vieux chien au pelage grisâtre, le museau blanchi par les années. L’animal leva les yeux vers lui, hésitant, puis remua faiblement la queue.
— Eh bien, vieux frère… tu étais seul, toi aussi, murmura Thalion en tendant la main.
Le chien, Gunther, s’approcha lentement et posa sa tête sur ses genoux. Dès lors, il ne quitta plus Thalion d’un pas.
Pièce après pièce, ils traversèrent un décor figé dans le temps : chambres vides, lits défaits, couloirs tapissés de portraits qui semblaient observer. Gunther grognait parfois vers des coins d’ombre où rien ne bougeait. Bélisar murmurait qu’il préférait affronter dix bandits qu’une seule minute de plus dans ce silence.
Une pièce du troisième étage attira particulièrement leur attention : une porte étroite, à demi dissimulée derrière un grand rideau de velours usé. Contrairement aux autres chambres, dont les battants s’ouvraient sur des suites opulentes et figées dans la poussière, celle-ci paraissait plus modeste, presque oubliée. Kathia sentit un souffle froid filtrer par les interstices du bois, et une odeur de linge ancien et de cire lui monta aux narines. Elle échangea un regard avec Bélisar, puis poussa doucement la porte.
La chambre était simple, mais impeccablement rangée. Un petit lit d’appoint, une commode, une table sur laquelle reposaient un bouquet fané et un chapelet brisé. Les murs étaient tapissés d’un papier jauni, décoré de motifs floraux à peine visibles sous la poussière. Dans un coin, un vieux berceau d’osier oscillait lentement, grinçant sous l’effet d’un courant d’air invisible. Thalion fronça les sourcils, il n’y avait aucune fenêtre ouverte. Gunther, à ses côtés, grogna doucement, la tête basse, les oreilles rabattues.
Kathia s’approcha du berceau, le cœur serré. Une poupée y reposait, les yeux de verre tournés vers le plafond, les bras tendus comme pour saisir quelque chose. Mais ce ne fut pas la poupée qui bougea : ce fut l’air autour d’elle. Une forme se dessina lentement, translucide, vêtue d’une robe grise autrefois soignée, le visage pâle et creusé. Une femme, le regard perdu entre la tendresse et la folie. La nourrice. Son spectre flottait à quelques centimètres du sol, serrant contre elle une couverture invisible.
— Chut… murmura-t-elle d’une voix brisée. Ne réveillez pas le petit. Il… il pleure encore.
Yoolhyn recula d’un pas, la main sur sa dague. Bélisar leva son épée, hésitant. La femme tourna la tête vers eux, et pour la première fois, ils virent ses yeux, deux puits de néant, sans lumière. Un hurlement déchira l’air, glacial, empli d’une douleur si pure qu’elle fit vaciller la torche de Thalion. Le berceau se renversa brutalement, projetant la poupée contre le mur.
Le spectre se jeta sur eux, ses mains spectrales griffant l’air. Bélisar para un coup instinctivement, mais la lame traversa la silhouette sans effet. Le froid s’infiltra dans son armure, le glaçant jusqu’à l’os. Kathia brandit son symbole sacré.
— Bereï, Mère du foyer, accorde-lui le repos ! cria-t-elle.
Une lumière dorée jaillit, forçant le spectre à reculer en hurlant. Thalion décocha une flèche bénie, la pointe traversant la silhouette qui se tordit de douleur. Gunther bondit en avant, aboyant d’un courage presque humain, et sa présence sembla troubler l’esprit : la nourrice tourna la tête vers le chien, son expression soudain moins farouche, presque triste.
— Walter… mon petit Walter… gémit-elle.
Alors, comme si la parole du chien ou la lumière de Kathia avait brisé la chaîne qui la retenait, la silhouette se dissipa lentement. Ses traits se détendirent, et un faible sourire effleura son visage avant de disparaître. La pièce retrouva son silence, et la torche se ralluma d’elle-même.
Kathia s’agenouilla devant le berceau renversé, ramassa la poupée brisée et murmura une prière. Bélisar posa une main sur son épaule, encore frissonnant.
— Elle veillait sur lui… même après la mort.
Thalion observa la pièce, pensif, tandis que Gunther s’allongeait à ses pieds, calmé.
— Cette maison ne garde pas que des monstres, dit-il à voix basse. Elle garde aussi ses fantômes.
Et lorsqu’ils quittèrent la chambre, le berceau se remit à bouger, lentement, comme bercé par une main invisible, un dernier geste maternel avant le silence éternel.
Enfin, ils atteignirent le dernier étage, une aile poussiéreuse où les portes grinçaient sous leurs doigts. C’est là qu’ils trouvèrent la chambre des enfants. Deux petits lits, des jouets éparpillés, et, contre le mur, une maison de poupées, une réplique exacte du manoir, reproduite jusque dans les moindres détails. Kathia sentit un frisson glacé lui parcourir l’échine. Bélisar souleva le drap d’un lit… et son visage se figea. Deux petits corps reposaient là, secs, recroquevillés sous des couvertures moisies : Rose et Thorn. Le silence fut total. Kathia tomba à genoux, murmurant une prière pour apaiser leurs âmes.
Pendant ce temps, Yoolhyn, fasciné malgré lui, examinait la maison de poupées. En observant les étages miniatures, il remarqua un détail : un mur manquant dans une pièce du grenier qu’ils n’avaient pas encore explorée. Un passage secret, invisible à l’œil nu, mais bel et bien présent dans la maquette. Thalion s’approcha, Gunther à ses côtés, et tous échangèrent un regard.
Ils marchèrent à pas feutrés dans le grenier désert jusqu’à la pièce qu’ils avaient repérée. Derrière une armoire scellée contre le mur, un courant d’air froid filtrait. Yoolhyn, habile, fit jouer le mécanisme. Un grincement sourd résonna, et le mur pivota lentement, révélant une ouverture béante dans la pierre. Une odeur de terre, de moisissure et de sang séché s’en échappa.
La maison semblait retenir son souffle. Gunther grogna doucement, les oreilles couchées, tandis que Thalion posait la main sur la tête du chien pour le calmer. Bélisar alluma une torche, et la lumière dansa sur les marches de pierre qui descendaient vers l’obscurité. Kathia serra son symbole sacré contre sa poitrine.
— Eh bien, murmura Yoolhyn avec un sourire crispé, voilà où habitent les monstres…
Épuisés par leur affrontement avec le spectre de la nourrice, les aventuriers avaient décidé de faire halte. Kathia jugea que les esprits semblaient apaisés, et que la lumière de Bereï veillerait sur eux, au moins pour un temps. Bélisar ferma la porte, coinçant une chaise contre la poignée, tandis que Yoolhyn fouillait les tiroirs à la recherche de couvertures et que Thalion s’installait dans un coin, Gunther roulé contre ses jambes.
Le silence s’installa. Un silence étrange, dense, où chaque craquement du bois sonnait trop fort. Kathia ferma les yeux pour prier, mais quelque chose troubla son esprit : un froid soudain, une sensation de présence. Puis un rire… léger, cristallin. Un rire d’enfant. Elle ouvrit les yeux brusquement, mais tout semblait normal, jusqu’à ce que Yoolhyn murmure d’une voix étranglée :
— Tu veux jouer avec moi ?
Thalion releva la tête, interloqué. Ses yeux, d’ordinaire perçants, semblaient soudain perdus dans le vague. Il tenait son arc maladroitement, comme un jouet.
— Rose… ne pleure pas, dit-il d’une voix douce, enfantine. Je suis là, moi aussi.
Kathia sentit alors l’air se figer. Deux formes éthérées, translucides, s’étaient matérialisées derrière eux : Rose et Thorn, leurs visages à la fois innocents et empreints d’une immense tristesse. Leurs silhouettes flottaient dans la lueur du feu, et leurs yeux, grands, implorants, fixaient les aventuriers. Gunther, inquiet, grognait doucement, sans oser approcher. Bélisar se redressa, prêt à dégainer, mais la prêtresse leva la main :
— Ne faites rien… ils ne veulent pas nous blesser.
Mais c’était déjà trop tard. Le vent se leva dans la pièce, les flammes vacillèrent, et les esprits fondirent sur Thalion et Yoolhyn. Kathia hurla un avertissement, mais une onde glaciale balaya la chambre. Bélisar recula, ébloui par un éclat de lumière blanche, et quand il rouvrit les yeux… les enfants avaient disparu. Seuls restaient ses compagnons, immobiles, livides.
— Thalion ? Yoolhyn ? appela Kathia.
Le halfelin se retourna lentement. Ses yeux avaient pris une lueur humide, presque candide.
— Où est maman ? demanda-t-il d’une petite voix.
Thalion, lui, regardait le berceau vide, une larme solitaire glissant sur sa joue.
— Il faut s’occuper de Walter, murmura-t-il. Papa n’aime pas quand on désobéit…
Kathia s’agenouilla, posant les mains sur leurs fronts glacés. Elle sentit les deux présences, faibles, mais paisibles, presque reconnaissantes. Les enfants ne cherchaient pas à faire de mal. Ils voulaient seulement être entendus. Elle pria longuement, invoquant la lumière pour apaiser les âmes des jeunes Durst, mais les fantômes restèrent, discrets, nichés dans le cœur de ses compagnons.
Ils passèrent le reste de la nuit-là, à demi éveillés. Par moments, Yoolhyn riait tout seul en parlant à un ami invisible, ou Thalion s’endormait en fredonnant une berceuse d’un autre temps. Bélisar monta la garde, incapable de trouver le sommeil, le regard rivé à la porte.
Quand vint l’aube, ou ce qui en tenait lieu dans cette brume éternelle, ils se préparèrent à descendre. Gunther aboya doucement, comme pour les presser. Kathia resserra sa cape, le regard grave.
— Nous avons trouvé la paix des morts, mais pas celle des vivants, dit-elle doucement. Allons-y.
Ils descendirent alors les escaliers étroits, le souffle de la maison suivant chacun de leurs pas. Les enfants Durst, à travers Thalion et Yoolhyn, les accompagnaient désormais, et le manoir tout entier semblait retenir son souffle.
Leur descente fut comme une plongée dans la gorge d’un monde mort. L’air se fit plus froid à chaque marche, plus lourd aussi, saturé d’humidité et de cette odeur mêlée de moisissure, de terre et de chair depuis longtemps oubliée. Les murs de pierre suintaient, creusés à même la roche, et le sol, couvert d’un sable épais, étouffait le bruit de leurs pas. Gunther grognait parfois, le regard fixé dans le vide, comme s’il sentait des présences que les autres ne pouvaient pas voir.
Les couloirs s’ouvraient sur des salles creuses, taillées à la hâte, dont les murs étaient ornés de symboles occultes gravés à même la pierre. Kathia reconnut des runes de protection inversées, perverties.
— Ce lieu a été béni autrefois… mais la bénédiction a tourné à la prière noire.
Leurs torches tremblaient sur des formes sculptées dans la roche : visages hurlants, mains tendues vers le plafond, comme si la pierre avait voulu avaler les fidèles eux-mêmes.
Ils finirent par atteindre une vaste crypte où reposaient plusieurs sarcophages de pierre, chacun gravé du nom d’un membre de la famille Durst. Le silence y était absolu, presque sacré. Thalion, la voix basse, lut les inscriptions :
— Gustav Durst… Elisabeth Durst… Rose Durst… Thorn Durst.
Kathia sentit un pincement au cœur en voyant les deux derniers noms. Elle comprit, à cet instant, ce que la maison attendait d’eux. Les esprits des enfants, toujours présents en Thalion et Yoolhyn, semblaient soudain troublés — comme tirés vers ces tombes vides.
— Il faut les enterrer, dit doucement Kathia.
Bélisar hocha la tête, grave. Ils remontèrent jusqu’au grenier, dans la chambre où reposaient les deux petits corps, toujours recroquevillés sous leurs couvertures. Kathia pria longtemps, les mains tremblantes, pendant que Bélisar préparait des linceuls à partir de draps trouvés dans la maison. Thalion, silencieux, déposa Rose dans ses bras, tandis que Yoolhyn prit Thorn, sans un mot. Les enfants semblaient légers, presque irréels. Lorsqu’ils furent replacés dans leurs tombeaux, un souffle doux parcourut la crypte, et les deux aventuriers tombèrent à genoux, secoués d’un spasme. Un instant, leurs yeux brillèrent d’une lueur blanche, puis tout redevint calme. Les fantômes de Rose et Thorn étaient partis, enfin en paix.
Mais leur répit fut de courte durée. Alors qu’ils reprenaient leurs esprits, des bruits étouffés se firent entendre dans les tunnels. Des griffures, des pas traînants. La torche de Bélisar vacilla.
— Ils ne sont pas seuls ici, murmura Thalion, déjà l’arc en main.
Des silhouettes surgirent des ténèbres, des goules, les chairs putréfiées, les yeux creusés de faim. Elles se ruèrent sur eux dans un déluge de cris gutturaux. Bélisar para une morsure de justesse, Kathia invoqua un halo de lumière qui fit reculer les morts, tandis que Yoolhyn frappait d’un revers rapide à la gorge. Le combat fut brutal. Une des goules attrapa la jambe de Bélisar, le tirant vers le sol avant que Thalion ne décoche une flèche dans son crâne. Lorsqu’enfin le silence revint, leurs torches révélaient des corps disloqués et un sol noirci de sang ancien.
Plus loin, une salle circulaire les attira. Au centre se dressait une statue imposante, haute de trois mètres, représentant un homme en manteau long, les bras ouverts dans un geste théâtral. Son visage, pâle et noble. Dans sa main droite, il tenait une sphère de cristal remplie d’une brume mouvante, semblable à celle qui couvrait tout le pays. Kathia recula d’instinct.
— Ce lieu… lui appartient depuis longtemps.
Bélisar, fasciné, s’approcha et saisit la sphère. Un froid mordant traversa sa main, et pendant une seconde, il crut entendre un rire au loin.
— Je la garde, dit-il en serrant les dents.
Ils n’eurent pas le temps de réfléchir davantage : de nouvelles ombres s’élevèrent le long des murs, des bras translucides cherchant à les happer. La statue semblait se nourrir du combat, sa brume s’agitant frénétiquement dans la sphère. Le sol trembla, des pierres se détachèrent du plafond, et il fallut toute la foi de Kathia pour invoquer un rayon de lumière qui fit s’effondrer les spectres. Bélisar, haletant, lâcha la sphère qui roula au sol avant de se figer, inerte.
La progression dans le donjon devint alors un supplice de nerfs. Des couloirs étroits, des salles effondrées, et une trappe piégée qui faillit leur coûter Bélisar : le guerrier tomba dans une fosse tapissée de pointes, sa lourde armure amortissant partiellement la chute. Yoolhyn, paniqué, s’allongea pour lui tendre une corde. Il en sortit vivant, couvert de sang, mais le regard plus dur encore.
— Ce lieu veut notre mort, souffla-t-il.
Finalement, ils trouvèrent un escalier. Des marches étroites descendaient encore plus bas, taillées grossièrement dans la pierre nue. Un souffle d’air s’en échappait, humide, chargé d’un murmure. D’abord indistinct, il se mua peu à peu en une psalmodie. Des voix, graves et lentes, récitaient des mots dans une langue ancienne, répétant inlassablement le même refrain.
Kathia serra son symbole sacré.
— Un culte… murmura-t-elle. Un culte ancien, enfoui ici avant la chute de la maison. Ils vénèrent quelque chose… un dieu oublié.
Leurs torches faiblirent alors que la prière se faisait plus forte. Thalion lança un dernier regard à ses compagnons. Gunther grogna faiblement.
— Prêts ?
Bélisar hocha la tête, serrant son épée.
— Allons jusqu’au bout.
Ils descendirent l’escalier en pierre grinçante, leurs torches projetant des ombres vacillantes contre les murs suintants du donjon. Lorsqu’ils atteignirent le « deuxième étage » de ce souterrain, un couloir étroit déboucha sur une lourde porte de bois, gravée de symboles archaïques. De l’autre côté, le murmure de psalmodies résonnait, sourd et continu, en langue où l’on devinait des invocations à l’ombre, à la terre, au cœur du manoir. Ils se regardèrent : ce lieu restait vivant dans sa mort.
Le deuxième niveau du donjon s’ouvrait sur un enchevêtrement de couloirs étroits rongés par l’humidité. Le sol, gorgé d’eau et de sang séché, étouffait leurs pas dans un silence oppressant. Des ossements humains dépassaient parfois des parois de terre, prisonniers de racines mortes, tandis que des chaînes pendues aux murs tintaient doucement sous des courants d’air venus d’on ne savait où. Les torches diffusaient une lumière incertaine, et leurs flammes vacillaient comme si l’air lui-même respirait. Des gravures impies, à moitié effacées par le temps, ornaient les murs : des silhouettes agenouillées autour d’un autel, des symboles en spirale représentant une offrande faite à la terre.
L’atmosphère pesait sur leurs épaules, et chaque souffle résonnait comme une prière profanée.
Après de longues minutes d’exploration, ils débouchèrent dans une vaste salle circulaire, la pièce centrale du donjon. Au centre, un autel de pierre brute dominait la pièce, couvert d’un linge noirci et poisseux, taché d’un rouge ancien. La lueur de leurs torches révéla ce qui reposait dessus : des langes d’enfant, à demi pétrifiés dans le sang séché, formant un paquet recroquevillé, presque humain. Les aventuriers sentirent la nausée leur monter à la gorge.
Tout autour de la salle, des niches taillées dans la roche contenaient des formes à genoux, des spectres, figés dans l’acte de prier. Leurs lèvres bougeaient encore, murmurant une même phrase, répétée à l’infini, d’une voix sépulcrale :
— Il est l’ancien, il est la terre…
Ils pénétrèrent prudemment dans la pièce. Les psalmodies cessèrent brusquement quand leurs pas retentirent. Et dans l’air froid, des silhouettes spectrales, fantômes du culte, apparurent, flottants, impassibles. Ils ne bougeaient pas vers eux, mais leurs voix s’élevèrent, faibles et insistantes :
— Le sang réclame le sang… Offrez un sacrifice pour apaiser la demeure…
À mesure qu’ils s’approchaient de l’autel, l’air vibrait. Kathia sentit une pression sur sa poitrine. Les ombres, immobiles, semblaient attendre leur réponse.
Yoolhyn recula, la voix tremblante :
— Nous… nous ne ferons aucun sacrifice.
Un silence cru et lourd pesa. Puis, à l’unisson, les fantômes récitent d’un chœur spectral :
— Lorgoth, réveille-toi dans ton antre… Écoute nos voix, accepte notre offrande… Réveille-toi, Lorgoth le Corrompu, Lorgoth le Dévoreur…
À ces mots, le sol vibra, et du fond de la pièce, une forme s’agita sous un tumulus de pierres et de débris. Lentement, la masse se redressa, une créature informe, drapée de décombres, couverte de pourriture : Lorgoth, le Tertre errant, éveillé. Le monstre poussa un rugissement sourd qui ébranla les murs, tandis que les fantômes reculaient dans les coins, les chants se taisant.
Le combat éclata dans la pièce basse, entre fragments de pierre et nuages d’ombre. Bélisar chargea en avant, épée levée, tandis que Kathia invoquait la lumière et que Thalion décochait des flèches dans les zones de chair pourrie. Yoolhyn esquivait entre les pieds de Lorgoth, cherchant une ouverture. Gunther, fidèle compagnon, se rua à la défense de Thalion au moment où le bras décharné de Lorgoth s’abattait, une lame d’os manqua de peu l’elfe. Le vieux chien percuta la créature et fut frappé, la violence de l’impact le projetant contre un mur. Un silence terrible suivit. Thalion hurla le nom de Gunther alors que le chien gisait, immobile.
Enragé par la perte, Bélisar concentra ses efforts, frappant avec toute sa force et sa rage. Kathia intensifia ses prières, inondant la salle d’une lumière dorée qui hissait la créature aux abois. Thalion décocha une flèche bénie dans une fissure du cœur de la bête. Enfin, dans un dernier râle, Lorgoth s’effondra, brisé. La pièce trembla de façon cataclysmique.
Les murs se fissurèrent, des pierres lourdes se détachèrent. Le plafond sembla vouloir s’effondrer. Bélisar, le souffle court, cria :
— Fuyez ! Par ici !
Ils s’élancèrent, Talion vacillant, Bélisar peinant à se tenir debout, Kathia luttant pour protéger les faibles. Derrière eux, des portes se mirent à disparaître, remplacées par des lames d’épées où l’on pouvait presque passer, mais à quel prix ?
Des blocs de pierre tombèrent, des arcs métalliques se détachèrent des murs, des éclats d’acier oscillèrent dans les ouvertures comme des lames prêtes à trancher. Yoolhyn tira Thalion et Bélisar, et courut sous une pluie de gravats. Ils glissèrent, se heurtèrent, mais continuèrent, haletants, tandis que la demeure tout entière semblait s’effondrer sur elle-même.
À l’instant où leurs pieds foulèrent la terre à l’extérieur, un craquement sous-terrain retentit, la maison se mit à s’abaisser. La façade fut engloutie dans une fissure grandissante, les murs disparaissant, les fondations cédant, et la demeure s’enfonça dans le sol comme un couvercle jeté sur le vide. Quand la poussière retomba, il ne resta qu’une clairière nue, où le manoir avait vécu et souffert, désormais effacé. Yoolhyn poussa un cri rauque, trébucha vers ses compagnons, les entraîna vers l’orée des arbres. Talion respirait faiblement, Bélisar gémissait, Kathia pleurait doucement. Ils étaient dehors, sauvés, mais la terre criait encore sous leurs pieds, comme si le manoir continuait de mourir sous eux.

Fin du chapitre 2