Chapitre 5 — L’Église de Barovie
Alors que Kolyan Indirovich est conduit à sa dernière demeure, d’étranges cris s’élèvent sous l’église du village. Yoolhyn, Thalion et Orgrimm découvrent le terrible secret du père Donavich et de son fils Doru. Dans les ténèbres de la crypte, la compassion et la survie vont bientôt devenir impossibles à concilier.
Le cortège funèbre s’ébranla lentement dans les rues silencieuses de Barovie, sous une pluie fine et glaciale qui tombait sans discontinuer depuis l’aube. Ismark, le visage grave, tenait fermement l’avant du cercueil, ses épaules tendues sous le poids autant que sous l’émotion. À ses côtés, Bélisar marchait en silence, la mâchoire serrée, les bottes s’enfonçant dans la boue des pavés détrempés. Derrière eux, Irina, les traits tirés mais le regard digne, avançait d’un pas mesuré, épaulant Kathia, dont la main blanche se crispait sur le bois sombre du cercueil. Les planches du couvercle, humides, luisaient d’un éclat mat, et chaque goutte de pluie résonnait doucement sur la surface vernie, comme une litanie funèbre. Autour d’eux, le village semblait figé dans un éternel crépuscule. Les maisons aux volets clos restaient muettes, les ruelles baignées d’une brume épaisse avalaient leurs pas, et seules quelques silhouettes furtives observaient à travers des fissures de portes ou des rideaux déchirés.
De temps à autre, un villageois osait s’avancer jusqu’au bord du chemin. Vieilles femmes aux visages creusés, hommes en guenilles tenant des torches vacillantes… Aucun ne parlait. Tous se contentaient de tracer, d’une main tremblante, le signe du Seigneur de l’Aube sur leur poitrine, un cercle ouvert, symbole fragile d’une foi presque éteinte. Certains s’agenouillaient en silence, d’autres se signaient plusieurs fois, les yeux écarquillés d’une terreur muette. Le vent se leva, soulevant la brume et faisant tinter les chaînes de fer pendues aux maisons, comme des prières mourantes.
Le petit groupe continua son ascension vers le haut du village, là où se dressait l’ombre de l’église, silhouette tordue sur fond de collines noyées de brouillard. Le bois du portail grinça lorsqu’ils le poussèrent, et le sentier qui menait au cimetière, derrière l’édifice, était un étroit couloir de boue et de pierres. Autour d’eux, les croix penchées et les stèles brisées semblaient surgir du sol comme des doigts suppliants. La pluie se mit à tomber plus fort, et un coup de tonnerre lointain fit frémir Ireena, mais elle ne fléchit pas. Aucun d’eux ne parla ; le seul son était celui de leurs pas, réguliers, et du souffle lourd d’Ismark. Quand enfin ils atteignirent la grille du cimetière, les quatre porteurs déposèrent le cercueil avec précaution sur les tréteaux funéraires. Kathia s’agenouilla dans la boue, tête baissée, et murmura une prière à Bereï. Dans ce silence sacré, troublé seulement par le vent et la pluie, la terre de Barovie sembla retenir son souffle, comme si elle-même redoutait de voir ce qui viendrait ensuite.
Alors que la pluie redoublait d’intensité, Yoolhyn, Orgrimm et Thalion échangèrent un regard avant de se détacher du groupe resté près du cercueil. Sans un mot, ils empruntèrent le petit sentier de pierre menant à l’église, leurs pas résonnant faiblement sous le vent. La vieille bâtisse se découpait dans la brume, silhouette tordue aux vitraux brisés et aux murs noircis par le temps. D’un geste, Thalion poussa la lourde porte de bois, et tous trois pénétrèrent dans la nef, où le silence et l’odeur d’encens froid les accueillirent comme une prière oubliée.
L’église du Seigneur de l’Aube paraissait presque vide, avalée par l’ombre et l’humidité. Le vent qui s’infiltrait par les vitraux brisés faisait trembler les chandelles, projetant sur les murs fissurés des ombres mouvantes, comme des spectres hésitants. Yoolhyn, Orgrimm et Thalion avancèrent prudemment dans la nef, leurs pas résonnant sur les dalles inégales. Au fond, près de l’autel, un homme était agenouillé, les mains jointes, la tête basse. Sa soutane était sale, déchirée, et son dos voûté tremblait sous le poids de la prière. Sa voix s’élevait, brisée, suppliante :
— Seigneur de l’Aube, pardonne-moi… éclaire ma route… dis-moi pourquoi Tu m’as abandonné dans cette nuit sans fin…
Des sanglots interrompaient ses mots, et son écho se perdait dans les voûtes. Le père Donavich, car c’était lui, semblait prier contre le désespoir lui-même.
Lorsqu’il entendit les pas derrière lui, il s’interrompit brusquement, se figeant comme un enfant surpris dans sa faute. Lentement, il se retourna. Son visage était creusé, ses yeux rouges et gonflés de larmes.
— Qui êtes-vous ? Que venez-vous faire ici ?
Sa voix oscillait entre la peur et l’épuisement. Thalion s’avança d’un pas et parla d’un ton respectueux :
— Nous venons au nom d’Ismark et d’Irina. Leur père, le bourgmestre Kolyan, est mort. Ils vous demandent de venir célébrer ses funérailles.
Le prêtre resta silencieux quelques secondes, ses lèvres tremblantes, puis il baissa la tête.
— Kolyan… murmura-t-il. Un homme juste… que le Seigneur l’accueille dans Sa lumière…
Il tenta de se redresser, chancelant un instant avant de se raccrocher à la balustrade de l’autel.
C’est alors qu’un son monta du couloir. Un cri. Long, rauque, affamé.
— Père… J’ai faim…
Les mots résonnèrent dans l’église comme un coup de tonnerre. Yoolhyn sursauta, Thalion posa une main sur son arc, et Orgrimm fronça les sourcils, sa main se refermant sur le manche de son marteau. Le silence retomba aussitôt, lourd, pesant.
— Vous avez entendu ? demanda Thalion.
Le prêtre resta immobile, les yeux perdus dans le vide. Puis, dans un murmure étrange, il répondit :
— Entendu quoi ?
Et sans ajouter un mot, il se détourna, ramassa une étole froissée et se dirigea vers la sortie.
— Allons… les funérailles ne peuvent attendre. Le Seigneur de l’Aube doit bénir son passage.
Les trois aventuriers échangèrent un regard inquiet. Le cri semblait encore vibrer dans l’air, comme un écho impossible à effacer. Quand Donavich eut disparu par la porte donnant sur le cimetière, Orgrimm grogna :
— Il a entendu. Il ment.
Yoolhyn, pâle, se contenta de hausser les épaules.
— Ou il refuse de l’admettre.
Thalion resta silencieux, le regard fixé vers le couloir sombre d’où le cri avait surgi. Puis, lentement, il posa la main sur la poignée de sa dague.
— Quoi qu’il en soit, quelque chose n’est pas à sa place ici.
Le vent souffla à travers les vitraux, faisant vaciller la flamme des chandelles, et pendant un instant, il leur sembla que l’église tout entière retenait son souffle.
Avant toute chose, Yoolhyn, Thalion et Orgrimm prirent le temps d’explorer la nef déserte, leurs pas résonnant dans le silence pesant de l’église. Les bancs vermoulus et les chandeliers renversés témoignaient d’un lieu abandonné à la négligence et à la peur. La lueur vacillante de leur torche glissait sur les vitraux brisés, projetant sur les murs des éclats de lumière déformés comme des ombres mouvantes. En avançant vers le fond, ils empruntèrent le couloir d’entrée, humide, où le vent sifflait à travers les fissures de la pierre. Là, ils découvrirent quatre portes, toutes fermées, leurs gonds rouillés et leurs poignées glacées, comme si nul n’avait osé les ouvrir depuis bien longtemps.
Avant de quitter l’église, Yoolhyn s’arrêta net, ses oreilles frémissant à un son que les autres ne percevaient pas. Un gémissement étouffé, un sanglot à peine humain, montait du couloir plongé dans la pénombre. Guidé par son instinct, le halfelin s’y engagea, suivi de près par Thalion et Orgrimm. Dans ce couloir, ils découvrirent une petite pièce encombrée de meubles renversés, de caisses poussiéreuses et de linges moisis, un ancien débarras, à peine éclairé par la lueur grise filtrant d’une meurtrière. Là, sous un amas de planches, Yoolhyn distingua une trappe scellée par un vieux cadenas rongé de rouille.
Sortant ses outils avec un sourire discret, il crocheta d’abord la porte qui barrait l’accès à la pièce, puis s’accroupit devant la trappe. Le cliquetis sec du métal céda après quelques instants, et une odeur de terre froide monta du dessous. En soulevant la trappe, ils aperçurent une échelle de fer qui s’enfonçait dans les ténèbres. Sans un mot, Thalion alluma une torche, et la flamme révéla une ouverture humide, où l’air semblait vibrer d’un murmure lointain.
Les trois aventuriers descendirent lentement, les bottes s’enfonçant dans la boue et la poussière. La crypte était basse, ses murs suintants ornés d’anciennes inscriptions effacées. Au fond, à la lueur vacillante de la torche, une silhouette se détachait : celle d’un adolescent, maigre, accroupi dans l’obscurité. Sa peau semblait livide, presque translucide, et ses yeux luisaient d’un éclat rouge sombre. Orgrimm fronça les sourcils, resserra la prise sur son marteau, et fit un pas en avant, le silence qui suivit fut si dense qu’on aurait pu entendre le battement de leurs cœurs.
Pendant ce temps, le père Donavich avait rejoint Ismark, Irina, Kathia et Bélisar au cimetière. Sous la pluie fine et la lumière blafarde du jour mourant, il se tint près de la tombe ouverte, les mains levées vers le ciel, psalmodiant d’une voix tremblante les prières au Seigneur de l’Aube. Ses mots, portés par le vent, résonnaient comme une supplique dans le silence oppressant : il implorait la lumière de guider Kolyan Indirovich dans son dernier voyage, de chasser les ténèbres qui souillaient encore sa terre et d’accorder le repos à son âme fatiguée. Irina écoutait en silence, les yeux embués de larmes, tandis que Kathia murmurait à son tour une bénédiction à Bereï, cherchant à unir leurs prières dans un même espoir. Peu à peu, le brouillard qui stagnait entre les pierres tombales se fit plus dense, rampant jusqu’aux chevilles des vivants, comme si la terre de Barovie elle-même refusait de laisser partir celui qu’elle avait gardé trop longtemps.
Alors que la voix du père Donavich résonnait dans la brume, Bélisar leva instinctivement les yeux vers les collines qui surplombaient le cimetière. Là, à travers l’épaisseur blanchâtre du brouillard, il distingua une silhouette élancée, droite comme une ombre découpée dans le ciel. Autour d’elle, plusieurs formes basses et agitées, des chiens, ou plutôt des loups, tournaient en silence, leurs yeux brillant d’une lueur surnaturelle. L’homme, s’il en était bien un, resta immobile un instant, observant la scène depuis la distance. Puis, comme si la brume avait obéi à son commandement, le voile gris se referma lentement, effaçant la vision jusqu’à ne laisser que le vide.
À cet instant, Donavich prononça les dernières paroles de la cérémonie, demandant au Seigneur de l’Aube d’accueillir Kolyan dans Sa lumière. A ce moment, le tonnerre éclata, roulant longuement au-dessus du village, et, dans l’écho, monta un hurlement lugubre. D’abord lointain, puis repris par d’autres voix dans la vallée, jusqu’à emplir l’air d’une clameur sauvage. Ireena se figea, les yeux perdus dans le brouillard, posa une main sur la garde de son épée. La pluie redoubla, et le prêtre, pâle, acheva sa bénédiction d’une voix tremblante. Le cercueil disparut sous la terre, et le silence qui suivit sembla plus lourd encore que le tonnerre.
Dans la crypte sombre, Orgrimm avançait prudemment, le marteau levé, scrutant la silhouette recroquevillée au fond de la salle. L’air y était lourd, humide, saturé d’une odeur de terre et de chair en décomposition. À quelques pas à peine, un mètre cinquante, peut-être deux, la créature tourna brusquement la tête. Ses yeux, d’un rouge profond, s’illuminèrent dans la pénombre, et en un instant, elle bondit sur le nain avec une force surnaturelle. Le choc fit résonner la crypte entière : les chaînes rouillées tintèrent, la poussière se souleva. Orgrimm poussa un cri de rage et balança son marteau à deux mains, frappant de toutes ses forces pour repousser l’assaillant.
Yoolhyn réagit aussitôt, se glissant dans l’ombre pour surgir sur le flanc du monstre. Ses lames brillèrent dans la faible lumière de la torche, fendant la peau livide du vampire. Thalion, posté en retrait, décocha flèche après flèche, les projectiles sifflant dans l’air avant de se planter dans la chair pâle de la bête. Mais la créature, hurlant de rage et de douleur, attrapa Orgrimm par l’épaule et enfonça ses crocs dans sa chair. Le nain rugit, son sang jaillissant, et d’un coup brutal, il repoussa son adversaire d’un revers de marteau qui fit résonner la pierre.
Le combat dura de longues secondes, peut-être des minutes, jusqu’à ce que le vampire chancelle, blessé, haletant. Voyant qu’il ne pourrait l’emporter, il tomba à genoux devant Orgrimm, les mains levées, la voix tremblante :
— Assez… pitié… je ne veux pas mourir…
Le nain, le souffle court, hésita un instant, son marteau levé au-dessus de la tête de la créature. Puis il le laissa retomber sur le sol dans un grondement lourd.
Les trois aventuriers restèrent un moment immobile, haletants, à écouter les gémissements du jeune monstre enchaîné. La torche vacilla, projetant sur les murs les ombres mouvantes de leurs silhouettes. Enfin, Thalion prit la parole d’une voix grave :
— Ce prêtre a des comptes à rendre.
Sans un mot de plus, ils quittèrent la crypte, laissant derrière eux le vampire enchainé, et remontèrent les marches vers la surface, là où le père Donavich venait tout juste d’achever la cérémonie funèbre.
À l’entrée du cimetière, la pluie s’était calmée, mais le brouillard restait épais, suspendu entre les pierres tombales comme un voile inquiet. Orgrimm, Yoolhyn et Thalion rejoignirent le reste du groupe, leurs visages marqués par la fatigue et la colère. Le père Donavich, épuisé par la cérémonie, regagnait lentement l’église quand Yoolhyn l’interpella d’une voix dure. Les questions tombèrent comme des coups :
— Qui était cette créature dans la crypte ? Pourquoi un vampire sous votre toit ?
Le prêtre, blême, se figea avant de baisser la tête. Sa voix se brisa lorsqu’il parla.
— Ce… ce n’est pas un monstre. C’est mon fils, Doru. Il est revenu avec les autres, il y a un an. Il voulait combattre Strahd… mais il a été pris. Il a été transformé. J’ai… j’ai voulu le sauver, le soigner, pas le tuer. C’est une maladie, pas une damnation. Il peut encore être guéri… je le sens.
Ses mains tremblaient, et des larmes coulaient sur ses joues lorsqu’il supplia le groupe de comprendre. Malgré tout, les aventuriers décidèrent de retourner dans la crypte. Là-bas, la torche de Thalion révéla à nouveau la silhouette enchaînée de Doru, les yeux rouges, la peau livide. En voyant son père, la créature gémit, tendant les mains vers lui. Donavich s’interposa aussitôt, écartant les aventuriers.
— Non ! Laissez-le ! Je vous en supplie ! C’est encore mon fils ! cria-t-il, la voix déchirée.
Mais le mal était trop fort, et l’humanité de Doru n’était plus qu’une ombre. Dans un dernier sursaut de rage et de faim, il bondit sur son père, les crocs découverts. Le cri de Donavich résonna dans toute la crypte, bref, atroce, avant d’être étouffé dans un gargouillis de sang. Yoolhyn réagit le premier, fondant sur Doru avec la précision mortelle de son art, suivi des coups rapides de Thalion et du marteau d’Orgrimm.

Quand le silence retomba, la crypte empestait le sang et la cendre. Doru gisait sans vie au sol, le cou brisé, et Donavich, étendu contre le mur, les yeux ouverts vers le plafond de pierre, ne respirait plus. Le feu des torches vacilla, puis s’éteignit lentement, comme pour sceller le destin des deux âmes perdues. Le groupe resta muet un instant, partagé entre tristesse et désarroi, avant de quitter l’église sans un mot.
Dehors, la pluie avait repris. Au cimetière, Ireena et Ismark étaient encore agenouillés près de la tombe de leur père. Lorsqu’ils virent les aventuriers s’approcher, ils comprirent sans qu’un mot ne soit prononcé. Bélisar parla doucement, racontant tout : la crypte, Doru, Donavich, la fin tragique des deux. Le visage d’Ireena se ferma, les larmes lui montant aux yeux, tandis qu’Ismark serra les poings. Longtemps, aucun d’eux ne parla. Puis, d’une voix fatiguée mais résolue, Ismark déclara :
— Il est temps. Demain à l’aube, vous partirez avec ma sœur pour Vallaki. Elle y sera en sécurité… Moi, je resterai ici. Barovie a encore besoin de quelqu’un pour veiller sur elle.
Le groupe acquiesça en silence. Tandis qu’ils quittaient le cimetière, la brume se referma derrière eux, et au loin, un hurlement solitaire, comme un adieu, ou une menace, portée par le vent sur cette terre maudite.
Fin du chapitre 5