Chapitre 10 — Le Repaire des guenaudes
L’exploration du moulin révèle une réalité bien plus horrible que tout ce qu’ils avaient imaginé. Des enfants enfermés, des ossements dissimulés et le véritable visage de leurs hôtes font voler en éclats les dernières apparences. Pris au piège, les aventuriers doivent désormais combattre pour sauver les innocents… et eux-mêmes.
Les aventuriers acceptèrent finalement l’invitation de Mamie Morgane.
Sans un mot de plus, la vieille femme se détourna et franchit le seuil du moulin, suivie de ses deux filles, Bella et Ophélia, dont les silhouettes massives disparurent dans la pénombre intérieure. La porte grinça lentement, comme si le bois lui-même protestait contre ce mouvement.
Thalion et Kathia échangèrent un regard silencieux.
Le crépuscule tombait rapidement, et l’air devenait plus froid à chaque minute. Comprenant que la nuit approchait et que l’abri proposé ne devait pas être refusé à la légère, ils emboîtèrent le pas aux trois femmes et prirent la direction du moulin accompagné par Ireena.
Leurs silhouettes furent bientôt englouties par l’ombre de l’entrée.
Pendant ce temps, à l’extérieur, le reste du groupe demeura sur le chemin de terre battue.
Yoolhyn, Bélisar, Naëlia et Orgrimm observaient les alentours avec une attention prudente. Le vent faisait onduler les herbes hautes autour du bâtiment, et les ailes du moulin continuaient de tourner lentement dans un gémissement régulier, semblable à une plainte lointaine.
C’est alors que Bélisar remarqua quelque chose.
À quelques pas du moulin, légèrement en contrebas du sentier, se dressait une petite cabane de bois, sombre et trapue, comme oubliée du temps. La porte était maintenue fermée par une lourde chaîne de fer, dont les maillons ternis luisaient faiblement dans la lumière déclinante.
Le guerrier fronça les sourcils.
Quelque chose dans cet endroit ne lui inspirait aucune confiance.
Il s’approcha lentement, posant une main sur la poignée rugueuse. La chaîne résista immédiatement à toute tentative d’ouverture.
— Verrouillée, murmura-t-il.
Il tourna la tête vers le halfelin.
— Yoolhyn… j’aurais besoin de ton talent.
Le voleur esquissa un léger sourire en coin, déjà en train de sortir ses outils de crochetage de la petite trousse dissimulée à sa ceinture.
Pendant ce temps, Orgrimm s’éloignait du groupe, inspectant les abords du moulin d’un œil attentif. Le nain avançait lentement, observant le sol, les traces dans la terre humide, les pierres déplacées… tout ce qui pouvait trahir une activité récente.
Naëlia, quant à elle, demeurait légèrement en retrait.
La jeune elfe observait les aventuriers avec curiosité, ses yeux verts passant de la cabane au moulin, puis aux arbres sombres qui encerclaient la colline. Une légère tension crispait ses épaules, comme si la forêt elle-même murmurait quelque chose qu’elle seule pouvait entendre.
À l’intérieur, Thalion et Kathia furent immédiatement saisis par une chaleur lourde et étouffante.
La pièce principale du moulin était vaste, presque démesurément grande pour une simple demeure. Les murs de pierre noire suintaient légèrement d’humidité, et la lumière tremblotante de quelques lanternes suspendues projetait des ombres longues et difformes sur les poutres du plafond.
Au fond de la salle trônait un gros four de pierre, massif et ancien, dont la gueule ouverte laissait échapper une lueur rougeoyante. Une odeur épaisse, chaude et sucrée flottait dans l’air.
Des tourtes y cuisaient lentement.
Leur croûte dorée crépitait doucement sous la chaleur, répandant un parfum presque appétissant… mais étrangement écœurant lorsqu’on s’y attardait trop longtemps.
Autour du four, plusieurs tables de bois brut étaient disposées sans véritable ordre. Sur leur surface reposaient des ingrédients de cuisine éparpillés :
des sacs de farine éventrés, des bols graisseux, des couteaux émoussés, des herbes séchées suspendues à des ficelles grossières.
Tout indiquait que la cuisine avait été utilisée récemment.
Mais l’ensemble donnait une impression désagréable.
Le lieu était mal rangé.
Mal entretenu.
Sale.
Des chaises brisées gisaient çà et là, certaines renversées contre les murs, d’autres simplement abandonnées au milieu du passage, comme si une agitation soudaine avait interrompu une tâche en cours.
Sur le côté de la pièce, un escalier étroit et abrupt montait vers l’étage supérieur. Les marches, usées et irrégulières, grinçaient sous le moindre mouvement d’air.
Un silence pesant régnait.
Trop pesant.
Kathia plissa légèrement les yeux.
Quelque chose attira son attention.
Elle s’approcha lentement du sol, observant ce qui était disséminé entre les planches disjointes du parquet. Là, parmi la poussière et les miettes de farine séchée, reposaient de petits os blanchis, éparpillés sans ordre apparent.
Elle se pencha davantage.
Certains étaient minuscules.
Fragiles.
Presque délicats.
Elle en prit un entre ses doigts gantés et l’examina à la lumière du four.
Un silence passa.
Puis elle secoua légèrement la tête.
— Sans doute des restes de gibier, murmura-t-elle, plus pour se rassurer que par réelle conviction.
— Des lapins… ou d’autres petites bêtes utilisées pour cuisiner.
Elle reposa l’os au sol.
Mais une sensation étrange persistait.
Comme si quelque chose n’était pas tout à fait à sa place.
Derrière eux, le feu du four crépita soudain plus fort, projetant une ombre brève et déformée sur le mur.
Le cadenas qui verrouillait la porte du petit cabanon était massif, grossier, rongé par la rouille mais encore solide. La chaîne, épaisse comme un poignet, semblait avoir été serrée avec une détermination inquiétante, comme si l’on avait voulu s’assurer que rien ne puisse s’échapper de cet endroit.
Yoolhyn s’accroupit devant la serrure, sortit lentement ses outils et glissa l’un d’eux dans le mécanisme. Ses gestes étaient précis, silencieux, presque mécaniques. Bélisar, debout derrière lui, surveillait les alentours, la main posée sur la garde de son arme, tandis que le vent faisait tourner lentement les ailes du moulin au-dessus d’eux.
Après quelques secondes tendues, un clic sec retentit. La chaîne céda. Le cadenas bascula.
La porte s’ouvrit dans un long grincement.
Une odeur lourde s’échappa aussitôt de l’intérieur : une odeur de terre humide, de bois pourri… et de quelque chose de plus ancien, de plus dérangeant. La lumière du jour pénétra timidement dans la cabane, révélant une pièce sombre et mal entretenue.
Au fond, deux cages de bois grossier étaient adossées contre le mur.
Et dans ces cages… se trouvaient deux enfants.
Un petit garçon et une petite fille, recroquevillés l’un contre l’autre, les bras serrés autour de leurs jambes. Leurs visages étaient pâles, leurs yeux grands ouverts, remplis d’une peur muette. Ils ne pleuraient pas. Ils ne criaient pas. Ils tremblaient simplement, comme des animaux habitués à la terreur.
Autour d’eux, le sol était jonché de petits os blanchis, dispersés sans ordre. Certains étaient brisés, d’autres à moitié enfouis dans la poussière. Au centre de la cabane se dressait un petit monticule de terre, fraîchement remuée, trop petit pour accueillir un corps d’adulte.
Une tombe.
Une tombe d’enfant.
Un silence terrible s’abattit sur la pièce.
Très lentement, Bélisar s’avança, posa un genou à terre et enfonça sa main dans la terre meuble. Elle céda immédiatement sous ses doigts. Il creusa quelques instants… puis s’arrêta.
Un petit os venait d’apparaître. Fin, fragile, indéniablement humain.
Les deux aventuriers échangèrent un regard.
À cet instant précis, la vérité s’imposa à eux avec une brutalité glaciale.
Les enfants.
Les disparitions.
Les tourtes.
Puis soudain — CLAC !
Un bruit violent éclata depuis le moulin.
Les portes se refermèrent brutalement.
Les volets claquèrent les uns après les autres dans une série de coups sourds qui résonnèrent sur toute la colline.
Le moulin venait de se verrouiller.
Un rire aigu s’éleva alors de l’intérieur.
Un rire strident, Cruel, Inhumain.
Les enfants sursautèrent dans leurs cages.
Bélisar se redressa d’un bond, le visage durci par la colère et la peur.
— Sors d’ici, murmura Yoolhyn, déjà penché sur la serrure de la cage.
— Je les libère.
Sans hésiter davantage, le guerrier se précipita hors du cabanon.
À l’extérieur, Orgrimm arrivait déjà en courant, attiré par le vacarme, tandis que Naëlia levait les yeux vers le moulin désormais clos, stupéfaite.
Le rire résonnait encore.
Dans la grande pièce du moulin, Thalion et Kathia continuaient d’observer les lieux avec une prudence croissante. La chaleur du four emplissait l’air d’une odeur épaisse de pâte cuite et de graisse, presque réconfortante, mais désormais troublante. Les ombres projetées par les flammes vacillantes dansaient sur les murs de pierre, donnant à la pièce une apparence instable, comme si le lieu lui-même respirait lentement autour d’eux. Le silence qui régnait devenait pesant, chargé d’une tension difficile à nommer, lorsque soudain, sans le moindre avertissement, un claquement sec retentit avec une violence inattendue.
Les volets des fenêtres se refermèrent brutalement, l’un après l’autre, frappant le bois avec une force surnaturelle. Le bruit résonna dans toute la pièce, suivi presque immédiatement par celui de la lourde porte d’entrée qui se rabattit d’un coup, scellant le moulin comme une prison. L’air sembla se figer. Une sensation glaciale parcourut l’échine de Kathia, tandis que Thalion porta instinctivement la main à son arc, le regard déjà en alerte. Ils comprirent aussitôt que ce n’était pas un simple accident, ni un caprice du vent. Quelque chose venait de changer. Quelque chose d’irréversible.
Au bas de la pièce, près du four encore rougeoyant, Mamie Morgane et Bella se tenaient immobiles, tournées vers eux. Leurs visages, éclairés par la lueur tremblante des flammes, affichaient un sourire étrange, figé, dont la bienveillance apparente s’était muée en une expression profondément dérangeante. Lentement, presque avec délectation, leurs traits commencèrent à se déformer sous les yeux horrifiés des deux aventuriers. La peau ridée se tendit puis se craquela, comme une vieille écorce qui se fissure sous la pression. Leurs doigts s’allongèrent en membres noueux, terminés par des ongles noirs et recourbés, tandis que leurs dos se voûtaient davantage, donnant à leurs silhouettes une allure difforme et inhumaine. Un craquement sinistre accompagna la transformation, suivi d’un rire rauque et strident qui monta dans la pièce, emplissant l’air d’une cruauté palpable.
En quelques instants, les deux femmes avaient abandonné toute apparence humaine. Devant Thalion et Kathia se dressaient désormais deux créatures grotesques et terrifiantes, des guenaudes, telles que celles que l’on évoque dans les récits les plus sombres pour effrayer les enfants. Leurs yeux brillaient d’une faim ancienne, sauvage, et leurs bouches tordues en rictus révélaient des dents longues et acérées. Face à cette vision cauchemardesque, la peur et la stupeur saisirent les deux compagnons. Ils comprirent, dans un même instant glacé, que l’hospitalité offerte n’avait jamais été sincère… et que le moulin, depuis le début, n’avait été rien d’autre qu’un piège.
À l’intérieur du moulin, l’air s’était chargé d’une tension presque insoutenable. Kathia et Thalion, désormais face aux deux créatures hideuses qui se tenaient devant eux, avaient dégainé leurs armes sans hésitation. La prêtresse serrait son symbole sacré dans une main et son arme dans l’autre, le regard fixé sur les guenaudes dont les silhouettes difformes se découpaient dans la lumière tremblante du four. Thalion, arc bandé, respirait lentement pour contenir la peur qui montait en lui. Il savait, comme elle, que ce combat ne serait pas une simple escarmouche. C’était une lutte pour leur survie, une bataille à mort dont l’issue restait incertaine. Le rire strident des sorcières emplissait la pièce, se mêlant au crépitement du feu, tandis que leurs yeux brillants de malveillance semblaient déjà savourer la violence à venir.
À l’extérieur, la situation était tout aussi désespérée. Yoolhyn travaillait toujours avec acharnement à libérer les deux enfants enfermés dans les cages, ses doigts agiles s’efforçant de maîtriser la serrure malgré la pression du temps et la peur qui pesait sur ses épaules. Non loin de là, Bélisar et Orgrimm s’étaient précipités vers la porte du moulin et tentaient de la défoncer à coups d’épaule et de poing, mais le bois épais résistait avec une solidité inattendue, comme si la bâtisse elle-même refusait de céder. Chaque impact résonnait dans la nuit, brutal et inutile, tandis que la porte demeurait obstinément close.
C’est alors que Naëlia, restée jusque-là légèrement en retrait, observa la scène avec un calme soudain, presque étrange. Ses yeux verts se posèrent sur la porte verrouillée, puis sur ses compagnons qui luttaient en vain pour l’ouvrir. Sans prononcer un mot, elle recula de quelques pas et ferma brièvement les yeux. Une énergie sourde sembla parcourir son corps. Ses épaules se contractèrent, ses membres se tendirent, et sa silhouette se mit à trembler, à se transformer sous le regard surpris de ses alliés. En l’espace de quelques secondes, la jeune elfe disparut pour laisser place à un puissant ours brun, massif et impressionnant, dont la fourrure épaisse se hérissait sous l’effet de la colère.
La créature poussa un grondement profond, chargé de rage et de détermination, puis se rua vers la porte du moulin. Ses griffes s’abattirent avec une violence redoutable contre le bois épais, arrachant des éclats et laissant des entailles profondes. Un premier coup fit vibrer toute la structure. Un second fit craquer les gonds. Au troisième assaut, accompagné d’un rugissement féroce, la porte céda dans un fracas assourdissant, éclatant en morceaux qui volèrent dans toutes les directions.
Sans attendre, les aventuriers se précipitèrent à l’intérieur du moulin.
La scène qui s’offrit à eux fut aussi chaotique qu’horrifiante.
Au milieu de la pièce, Kathia combattait avec une détermination farouche, repoussant les assauts des deux guenaudes dont les griffes sifflaient dans l’air autour d’elle. Ses vêtements étaient déjà marqués par la lutte, et son visage, tendu par l’effort, trahissait la fatigue et la peur. Mais ce qui frappa immédiatement ses compagnons fut une vision encore plus étrange.
Au sol, non loin du four, une petite grenouille verte bondissait maladroitement sur les planches du parquet, poussant des croassements affolés.
Il fallut un instant à chacun pour comprendre.
Ce n’était pas une simple bête.
C’était Thalion.
Le combat éclata dans le moulin avec une violence soudaine, brutale, comme si la bâtisse elle-même avait attendu cet instant depuis longtemps. Les guenaudes se jetèrent sur les aventuriers avec une férocité animale, leurs griffes sifflant dans l’air tandis que leurs voix rauques marmonnaient des paroles anciennes, chargées d’une magie sombre et malveillante. Kathia invoqua la protection de sa divinité, son symbole sacré brillant d’une lueur pâle qui repoussait momentanément les créatures, tandis que Thalion tentait de garder ses distances, arc en main, cherchant une ouverture dans ce chaos mouvant.
À leurs côtés, jusque-là restée en retrait et presque silencieuse, Ireena se révéla soudain. Le visage tendu mais résolu, elle saisit l’arme qu’elle portait à la ceinture et se plaça aux côtés de la prêtresse. Sans un mot, elle engagea le combat avec une détermination farouche, frappant pour protéger ses compagnons, son regard brûlant d’une colère froide nourrie par tout ce que ces terres maudites lui avaient déjà arraché. Les deux femmes combattaient désormais côte à côte, leurs gestes précis et courageux formant une fragile ligne de résistance face aux monstres.
Autour d’elles, le mobilier se brisait sous les coups, les tables se renversaient et les flammes du four projetaient des ombres convulsives sur les murs de pierre. Très vite, les aventuriers comprirent que leurs ennemies n’étaient pas de simples créatures de chair et d’os. À plusieurs reprises, les guenaudes semblèrent se dissoudre sous leurs attaques, leurs silhouettes devenant floues, presque translucides, comme si leur corps perdait toute consistance. Les lames traversaient leur forme sans résistance, et leurs rires moqueurs résonnaient dans la pièce, insaisissables. Par instants, elles disparaissaient complètement, se fondant dans l’ombre ou se déplaçant d’un point à un autre comme des spectres, avant de réapparaître derrière leurs adversaires pour frapper à nouveau. Cette capacité à devenir immatérielles ou invisibles transformait le combat en une lutte désespérée, où chaque seconde gagnée semblait arrachée à la mort.
C’est alors qu’un bruit sourd se fit entendre à l’étage supérieur — le grincement lourd d’un pas que l’on devinait assuré et menaçant. Une troisième silhouette apparut au sommet de l’escalier abrupt, avançant lentement vers la lumière du rez-de-chaussée. La troisième guenaude, jusque-là invisible, descendit marche après marche, son regard mauvais fixé sur les aventuriers déjà éprouvés par la lutte. Sa présence fit basculer l’équilibre fragile du combat, et une tension nouvelle, presque suffocante, envahit la pièce. Les aventuriers comprirent alors, dans un même instant glacé, que la bataille devenait trop dangereuse, trop inégale.
Puis, aussi brusquement qu’il avait commencé, le chaos s’interrompit.
Dans un mouvement étrange, presque coordonné, les trois guenaudes cessèrent d’attaquer. Leurs corps se déformèrent, leurs silhouettes se brouillèrent, et leurs rires reprirent, plus graves, plus cruels encore. Lentement, elles reculèrent vers les murs du moulin, leurs formes devenant de plus en plus translucides, jusqu’à ce que la pierre elle-même semble les engloutir. Sous les yeux stupéfaits des aventuriers, elles passèrent à travers les murs comme si ceux-ci n’étaient que de simples ombres, et disparurent dans la nuit extérieure.
Un silence brutal s’abattit sur le moulin.
Au même moment, la porte fracassée s’ouvrit de nouveau, laissant entrer un souffle d’air froid. Yoolhyn franchit le seuil, les deux enfants libérés serrés contre lui, leurs visages encore marqués par la peur. Derrière lui, la nuit s’étendait, sombre et immobile, comme si rien ne s’était produit.
Dans la pièce, chacun resta figé quelques instants, haletant, incapable de comprendre ce qui venait de se passer. Au centre du sol, la petite grenouille qui bondissait encore quelques instants plus tôt se mit soudain à trembler, puis à se transformer sous leurs yeux. En un éclair, ses membres s’allongèrent, son corps reprit sa forme humaine, et Thalion réapparut, agenouillé sur les planches, reprenant difficilement son souffle.
Le combat s’était arrêté.
Mais la victoire n’était pas venue.
Une étrange accalmie s’installa, lourde et inquiétante, semblable au silence irréel qui suit une tempête. Le moulin, meurtri par la lutte, semblait retenir son souffle. Les aventuriers se regardèrent, encore sous le choc, conscients que ce calme n’était pas une fin, mais seulement une pause — comme s’ils se trouvaient au cœur de l’œil d’un cyclone, entourés par une menace invisible prête à revenir frapper à tout moment.
Durant ce bref moment d’accalmie, le groupe se mit immédiatement en mouvement, comme mû par un instinct commun de survie. Ireena et Yoolhyn prirent en charge les deux enfants libérés, les guidant vers un coin plus sûr de la pièce, à l’abri des débris et des éclats de bois qui jonchaient désormais le sol. Les petits tremblaient encore, incapables de comprendre l’ampleur du danger, mais la présence rassurante d’Ireena, ferme et protectrice, les maintenait debout. Autour d’eux, les aventuriers reprenaient leur souffle, échangeant des regards lourds de fatigue et d’inquiétude, conscients que ce silence soudain n’avait rien de rassurant. Le moulin semblait retenir son souffle, comme si une force invisible s’apprêtait à frapper de nouveau.
Et soudain, la tempête revint.
Les guenaudes réapparurent à l’intérieur du moulin sans le moindre avertissement, surgissant littéralement des murs de pierre comme des ombres vivantes. Leurs silhouettes se matérialisèrent dans un hurlement aigu, leurs bras noueux levés vers les aventuriers. Une énergie sinistre jaillit alors de leurs mains déformées, et dans un fracas aveuglant, une pluie d’éclairs déchira l’air de la pièce. Les décharges frappèrent avec une violence terrifiante, rebondissant sur les corps, ricochant sur les meubles brisés et éclatant contre les murs dans une explosion de lumière blanche. L’instant fut si brutal que chacun fut aveuglé, désorienté, incapable de distinguer quoi que ce soit dans ce chaos de lumière et de bruit.
Puis, aussi soudainement qu’ils étaient apparus, les éclairs cessèrent.
Un silence étrange suivit, seulement troublé par le crépitement du feu et les gémissements étouffés des blessés.
Au milieu de la pièce, un corps gisait au sol.
Thalion.
L’elfe était étendu sur les planches noircies, immobile, son arc tombé à quelques pas de lui. Son visage était pâle, ses traits figés, et aucun mouvement ne trahissait encore la vie. Pendant une fraction de seconde, ses compagnons sentirent une peur glaciale leur serrer la poitrine, mais ils n’eurent pas le temps de s’arrêter. Les guenaudes reprenaient déjà l’assaut, leurs rires cruels résonnant dans la pièce, déterminées à achever ce qu’elles avaient commencé.
Le combat reprit avec une intensité redoublée.
Les aventuriers se battirent avec une rage farouche, poussés par la peur, la fatigue et la colère. Orgrimm, le visage sombre et couvert de sueur, leva son marteau avec une précision implacable et l’abattit sur les créatures chaque fois que celles-ci redevenaient tangibles. Le choc de ses coups résonnait comme un tonnerre dans la pièce, arrachant des cris stridents aux guenaudes. Kathia, malgré ses blessures, continua de tenir bon, sa foi et sa détermination devenant le cœur battant de la résistance du groupe. À chaque instant, elle refusait de céder, repoussant les monstres avec une persévérance presque sacrée.
À leurs côtés, l’imposante silhouette de Naëlia, toujours sous la forme d’un ours brun, dominait le champ de bataille. Ses rugissements puissants faisaient trembler les murs du moulin, et ses griffes massives forçaient les guenaudes à reculer, troublées par cette force brute qu’elles ne parvenaient pas à maîtriser. Bélisar, lui, frappait sans relâche, ses coups d’épée précis et déterminés visant chaque ouverture, chaque instant où les créatures redevenaient vulnérables.
Peu à peu, malgré la fatigue et les blessures, le groupe reprit l’avantage.
Les guenaudes, autrefois sûres de leur puissance, commencèrent à reculer, leurs rires devenant plus nerveux, plus incertains. Elles comprirent, dans un même instant, que la bataille leur échappait. Que ces mortels, qu’elles avaient d’abord pris pour de simples proies, refusaient de tomber.
Alors, dans un dernier cri de rage, leurs silhouettes se déformèrent à nouveau.
Leurs corps devinrent flous, translucides, presque irréels.
Et, sous les yeux des aventuriers haletants, elles reculèrent lentement vers les murs du moulin, leurs formes se dissolvant dans la pierre comme des ombres aspirées par la nuit. En quelques secondes, elles disparurent totalement, fuyant le combat pour rejoindre l’obscurité extérieure.
Le silence retomba une fois de plus.
Mais cette fois, il était plus lourd.
Plus définitif.
Car au centre du moulin, le corps de Thalion reposait toujours au sol, immobile.
Le combat était terminé.
Dans le silence soudain qui s’abattit sur le moulin, chacun comprit sans qu’aucun mot ne soit prononcé. Les dernières vibrations de la bataille s’étaient éteintes, les cris des guenaudes avaient disparu dans la nuit, et seule demeurait une fatigue écrasante, presque irréelle. Les aventuriers restaient immobiles, haletants, couverts de poussière et de sang, incapables de faire un pas de plus.
Au centre de la pièce, Thalion reposait toujours sur le sol.
Son corps était étendu sur les planches noircies, son visage tourné vers le plafond obscur du moulin. Ses traits, autrefois animés par la vigilance et la détermination, étaient désormais paisibles, figés dans une immobilité définitive. Aucun souffle ne soulevait sa poitrine. Aucun mouvement ne trahissait la vie.
Il était mort.
Un silence lourd, presque sacré, envahit la pièce. Même le feu dans le four semblait s’être calmé, comme s’il respectait ce moment de deuil.
Ireena fut la première à s’approcher.
Elle marcha lentement, chaque pas semblant peser davantage que le précédent, jusqu’à s’agenouiller près du corps de l’elfe. Pendant quelques instants, elle resta immobile, le regard fixé sur son visage, incapable de détourner les yeux. Une douleur ancienne remontait en elle, une blessure encore vive.
Elle revoyait son frère.
Son frère tombé au combat quelques jours plus tôt.
La même immobilité.
Le même silence.
La même absence.
Ses lèvres tremblèrent légèrement.
— Encore… murmura-t-elle d’une voix brisée.
Elle posa doucement une main sur l’épaule de Thalion, comme pour vérifier une dernière fois l’évidence, comme si un miracle pouvait encore se produire. Mais la réalité demeura froide et immuable.
Autour d’elle, les autres compagnons restaient figés, le regard perdu.
Orgrimm abaissa lentement son marteau, ses épaules puissantes soudain voûtées par le poids de la fatigue et du chagrin.
Bélisar serra les mâchoires, incapable de prononcer le moindre mot, ses yeux fixés sur son compagnon tombé.
Kathia, les mains tremblantes, s’approcha à son tour et s’agenouilla près du corps. Elle ferma doucement les paupières de l’elfe avec une infinie délicatesse, puis posa son symbole sacré contre sa poitrine.
Un geste simple.
Un geste de respect.
Un geste d’adieu.
Non loin de là, les deux enfants, jusque-là figés par la peur, commencèrent à pleurer.
D’abord timidement.
Puis de plus en plus fort.
Leurs sanglots résonnèrent dans la grande pièce du moulin, brisant le silence qui s’était installé. C’étaient des pleurs maladroits, tremblants, mais porteurs d’une émotion nouvelle — la peur quittait peu à peu leur cœur, laissant place à la tristesse, à la fatigue, et à cette étrange sensation d’être enfin en sécurité.
C’était le retour des émotions.
Le retour à la vie.
La nuit s’installa lentement autour du moulin.
Personne ne parla beaucoup. Les aventuriers s’organisèrent en silence, barricadant ce qui pouvait l’être, surveillant les ouvertures, gardant les enfants près d’eux. La fatigue pesait sur chaque geste, sur chaque respiration, mais aucun d’entre eux n’osa fermer complètement les yeux. La menace des guenaudes planait encore dans leurs esprits, invisible mais omniprésente.
Au cœur de la pièce, ils veillèrent le corps de Thalion.
Kathia pria longuement, murmurant des paroles anciennes, demandant à sa divinité d’accueillir l’âme de leur compagnon et de lui offrir la paix qu’il méritait. Sa voix basse résonnait doucement dans la pénombre, comme une lueur fragile dans l’obscurité. Les autres restèrent près d’elle, silencieux, recueillis, chacun plongé dans ses propres pensées.
Les heures s’écoulèrent lentement, très lentement.
Puis, finalement, une lueur pâle apparut à l’horizon.
Le petit matin arrivait.
La lumière grise de l’aube pénétra timidement dans le moulin à travers les fissures des volets brisés, révélant les visages fatigués des survivants. Le monde extérieur semblait étrangement calme, comme si la nuit elle-même s’était retirée pour leur laisser un moment de répit.
Le groupe se releva avec lenteur.
Le deuil n’était pas terminé.
La douleur ne disparaîtrait pas.
Avant de quitter définitivement le moulin, les aventuriers prirent le temps d’en explorer les derniers recoins, comme pour s’assurer qu’aucun secret ne subsistait encore dans cette bâtisse maudite. Dans le grenier sombre, parmi les poutres noircies et les vieilles toiles poussiéreuses, Kathia découvrit une petite caissette dissimulée derrière des planches branlantes. En l’ouvrant avec précaution, elle y trouva un symbole étrange, finement travaillé, dont la surface semblait pulser d’une énergie discrète. Lorsqu’elle le prit dans ses mains, une chaleur douce et inattendue l’envahit aussitôt, remontant le long de ses bras jusqu’à son cœur.
Une paix profonde s’installa en elle, chassant pour un instant la fatigue, la peur et le chagrin accumulés depuis leur arrivée dans ces terres sinistres. Elle sentit alors, avec une intensité bouleversante, le lien avec son dieu Béreï se rétablir, comme si une voix lointaine répondait enfin à ses prières. La sérénité qu’elle connaissait autrefois revint l’habiter, fragile mais réelle, lui offrant un réconfort précieux au milieu de la douleur. Pendant quelques instants, elle resta immobile, les yeux fermés, laissant cette présence bienveillante l’envelopper et lui redonner la force de continuer.
Peu après, le groupe quitta le moulin. Avant de reprendre la route, ils mirent le feu à la vieille bâtisse, déterminés à détruire pour toujours ce repaire de guenaudes où avaient été préparées d’innommables tourtes faites de chair d’enfants. Les flammes s’élevèrent rapidement, dévorant les poutres sèches et les murs noircis, tandis qu’une fumée épaisse montait vers le ciel gris de Barovie. Dans ce brasier grandissant reposait désormais la dernière demeure de Thalion, dont le corps avait été confié au feu avec respect et tristesse.

Fin du chapitre 10