Chapitre 11 — Les Enfants après les flammes
Le combat du moulin laisse derrière lui des blessures qui ne pourront jamais totalement guérir. Alors que les flammes dévorent les lieux, le groupe découvre un mystérieux cercle de monolithes où semblent prisonnières les âmes d’enfants disparus. Mais tenter de les libérer pourrait bien réveiller des horreurs qu’il aurait mieux valu laisser dormir.
Le vieux moulin brûlait encore. Ses immenses ailes de bois, brisées et noircies, grinçaient dans un vacarme sinistre tandis que les flammes dévoraient lentement la vieille bâtisse. Des gerbes d’étincelles s’élevaient dans le ciel sombre de Barovie, emportées par le vent froid des hauteurs. La fumée épaisse roulait au-dessus de la colline comme un immense voile noir visible à des lieues à la ronde.
L’odeur du feu emplissait l’air. Un feu mêlé de farine brûlée, de vieux bois humide…
…et de mort.
À quelques dizaines de mètres du moulin, les survivants demeuraient immobiles.
Personne n’osait parler.
Kathia gardait les mains serrées autour de son symbole sacré, les yeux fixés sur les flammes. Son visage était pâle. Par moments, ses lèvres remuaient en silence, répétant une prière que le vent emportait aussitôt dans les collines.
Orgrimm se tenait un peu en retrait, les bras croisés sur le manche de son marteau. Le nain observait l’incendie sans ciller, mais sa mâchoire crispée trahissait une colère froide qu’il contenait à grand-peine.
Yoolhyn, lui, ne regardait presque plus le moulin. Le halfelin faisait tourner nerveusement une dague entre ses doigts, incapable de trouver le moindre mot assez juste pour combler le vide laissé par leur compagnon disparu.
Et Bélisar restait debout face aux flammes.
Le guerrier avait l’impression que le feu consumait encore les derniers instants de Thalion sous ses yeux. Chaque craquement du moulin semblait raviver un souvenir du rôdeur elfe : sa voix calme, son regard perçant dans les forêts de Barovie, la précision mortelle de ses flèches.
Là-haut, au cœur des flammes, le corps de Thalion reposait toujours.
Sa dernière sépulture.
Le silence dura longtemps. Même les corbeaux semblaient éviter la colline.
Puis un mouvement attira soudain l’attention de Bélisar.
Plus bas sur le flanc de la montagne, au-delà des herbes hautes et des sapins tordus par le vent, une clairière apparaissait entre les brumes de Barovie.
Le guerrier fronça les sourcils.
— Regardez là-bas.
La jeune femme tourna lentement la tête dans la direction indiquée.
En contrebas du moulin, dissimulé au milieu des hautes herbes grisâtres, se dressait un étrange cercle de pierres.
D’immenses monolithes.
Des blocs de roche anciens, dressés verticalement comme des dents noires surgissant de la terre. Certains penchaient légèrement, usés par le temps. D’autres semblaient couverts de gravures impossibles à distinguer à cette distance.
Kathia releva les yeux à son tour.
— Par Béréï…
Même Orgrimm finit par détourner le regard du moulin. Le nain plissa les yeux.
Le vent souffla dans les herbes sèches de la colline.
Pendant un bref instant, Bélisar eut la désagréable impression que les pierres les observaient en retour.
Puis un craquement violent retentit derrière eux.
Une partie du toit du moulin s’effondra dans une pluie d’étincelles.
Le groupe sursauta.
Lorsque Bélisar reporta son attention vers la clairière, le brouillard s’était épaissi autour des monolithes. Comme si la Barovie cherchait déjà à cacher ce lieu aux regards des vivants.
Le cercle de pierres demeurait immobile dans la brume. Même à cette distance, quelque chose dans cet endroit semblait faux. Les monolithes dressés au milieu de la clairière n’avaient rien de naturel. Ils ressemblaient davantage à d’antiques gardiens oubliés qu’à de simples blocs de roche abandonnés par le temps.
Bélisar ne quittait pas le lieu des yeux.
— Quelque chose se trouve là-bas…
Personne ne chercha à le contredire.
Derrière eux, le vieux moulin continuait de brûler dans un grondement sinistre. Les flammes illuminaient encore les collines de Barovie d’une lueur orangée tandis que la fumée noire montait lentement vers le ciel.
Ireena serrait les deux enfants contre elle. Freek gardait les yeux rivés sur l’incendie, incapable de détourner le regard des flammes qui dévoraient ce qui avait été sa prison. Myrtle, elle, s’accrochait silencieusement à la robe d’Ireena.
Kathia finit par rompre le silence.
— Nous ne pouvons pas emmener les enfants là-dedans.
Orgrimm hocha lentement la tête.
— Trop dangereux.
Le nain lança un regard méfiant vers les monolithes avant de reprendre :
— Mais quelqu’un doit aller voir.
Un instant plus tard, la décision fut prise.
La vieille charrette bringuebalante de mamie Morgane attendait encore près du chemin, ses roues couvertes de boue séchée.
Ireena aida les deux enfants à grimper à l’intérieur sous plusieurs couvertures récupérées dans le moulin avant l’incendie. Myrtle ne disait toujours rien. Freek, lui, regardait Bélisar avec inquiétude.
— Vous allez revenir… hein ?
Le guerrier posa une main rassurante sur l’épaule du garçon.
— Oui.
Même si, au fond de lui, il n’en était pas certain.
Orgrimm récupéra son marteau avec un grognement.
— On suit la route jusqu’au prochain croisement, déclara-t-il. Si vous n’êtes pas revenus avant la nuit… on reviendra vous chercher.
Yoolhyn adressa un regard nerveux vers les pierres.
— Espérons surtout qu’on n’ait pas besoin de le faire…
Kathia échangea un dernier regard inquiet avec Bélisar.
Puis la petite troupe s’ébranla lentement sur la vieille route barovienne, disparaissant peu à peu derrière les arbres morts et les brumes de la vallée.
Le silence retomba aussitôt.
Il ne restait plus désormais que Bélisar, Naëlia et Yoolhyn face à la colline. Le vent soufflait doucement dans les hautes herbes, et au loin, les monolithes attendaient toujours.
— On y va, souffla Yoolhyn.
Ils commencèrent à descendre le flanc escarpé de la montagne avec prudence. La pente était raide, couverte de pierres humides et de racines noueuses qui rendaient chaque pas dangereux. Plusieurs fois, Naëlia dut s’appuyer contre les troncs tordus des sapins pour garder l’équilibre.
Le moulin en flammes dominait encore les hauteurs derrière eux. Puis, après plusieurs minutes de descente difficile, Bélisar aperçut quelque chose entre les broussailles. Un étroit sentier, à peine visible, comme un ancien chemin oublié que la montagne elle-même aurait tenté d’engloutir avec le temps.
— Là, murmura-t-il.
Le passage serpentait entre les rochers et descendait directement vers la clairière.
Naëlia s’accroupit près du sol.
— Ce chemin est utilisé…
La terre était légèrement tassée. Et par endroits…Des traces. Impossible de savoir si elles étaient humaines.
Naëlia releva lentement les yeux vers les monolithes. À mesure qu’ils approchaient, les pierres prenaient forme dans les brumes de Barovie. Ce n’étaient plus de simples blocs dressés au milieu d’une clairière oubliée, mais de véritables menhirs antiques, massifs et irréguliers, rongés par les siècles et couverts de mousse sombre.
Leurs surfaces étaient gravées d’étranges symboles usés par le temps. Des dessins simples, presque enfantins.
Un soleil, une lune, une poupée, une maison, une main et un moulin.
Le brouillard glissait lentement entre les pierres comme une présence silencieuse. Puis le vent tomba brusquement. La forêt entière sembla retenir son souffle.
Et les trois aventuriers comprirent qu’ils venaient d’entrer dans un lieu que la Barovie avait oublié depuis très longtemps.
Autour d’eux, les immenses monolithes se dressaient dans le silence de la forêt barovienne, noircis par le temps et couverts d’étranges gravures effacées. Le brouillard glissait entre les pierres comme une présence vivante, étouffant peu à peu les bruits du monde extérieur. Même le crépitement lointain du moulin en flammes semblait désormais disparaître derrière eux.
Naëlia fut la première à franchir le cercle de pierres.
Et aussitôt…
Elle entendit des enfants.
Un rire léger résonna quelque part derrière les monolithes. Puis un autre. Des petits pas courant dans l’herbe. Une voix joyeuse. Puis soudain des pleurs étouffés, comme ceux d’un enfant essayant de ne pas se faire entendre.
Naëlia se retourna brusquement.
Il n’y avait personne, seulement les pierres, le brouillard et les hautes herbes qui ondulaient lentement sous le vent.
— Vous avez entendu ? demanda-t-elle d’une voix tendue.
Bélisar fronça les sourcils.
— Entendu quoi ?
Les rires continuaient pourtant dans la tête de Naëlia. Tantôt proches. Tantôt lointains. Comme si plusieurs enfants jouaient autour d’elle sans jamais apparaître.
Puis un sanglot éclata juste derrière son épaule.
Naëlia pivota violemment, rien…
Yoolhyn échangea un regard inquiet avec Bélisar.
— Je crois qu’il y a quelque chose qui ne va pas ici…
Naëlia respirait difficilement désormais.
— Il y a des enfants… souffla-t-elle. Ils pleurent… ils rient… je les entends…
Bélisar observa les pierres autour d’eux, silencieuses, immobiles. Puis il regarda Naëlia.
— Nous n’entendons rien.
Au centre du cercle se dressait une autre pierre. Plus petite que les monolithes qui l’entouraient, mais différente. Sa surface était lisse, presque polie, comme si des générations de mains étaient venues la toucher au fil des siècles. De fines gravures recouvraient encore la roche malgré le temps, mais elles étaient trop effacées pour être comprises.
Yoolhyn s’en approcha lentement.
Le halfelin observait la pierre avec méfiance, tandis que les murmures invisibles continuaient de résonner dans l’esprit de Naëlia.
— Ne touche pas à ça… souffla-t-elle.
Mais déjà, Yoolhyn tendait la main.
Ses doigts entrèrent en contact avec la pierre froide.
Et aussitôt…Le halfelin s’immobilisa. Son regard devint vide. Son corps resta parfaitement figé au milieu du cercle, comme vidé de toute vie.
— Yoolhyn ? lança Bélisar en s’approchant brusquement.
Aucune réponse. Le voleur ne bougeait plus. Même sa respiration semblait à peine perceptible.
Puis, soudainement, le monde disparut autour de lui.
Le brouillard, les pierres, la clairière. Tout s’effaça dans une étrange sensation de vertige.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, Yoolhyn se trouvait toujours dans le cercle de monolithes. Mais ce n’était plus le même endroit. La brume avait disparu. Le ciel était gris clair. Et la clairière semblait vivante.
Des rires d’enfants résonnaient tout autour de lui.
Trois enfants couraient entre les pierres en jouant, riant aux éclats tandis qu’ils se poursuivaient dans les hautes herbes. Une petite fille aux cheveux noirs évitait un garçon plus grand qui brandissait une branche comme une épée de bois. Plus loin, un troisième enfant riait si fort qu’il en tombait presque dans l’herbe.
Pendant un instant…la Barovie semblait avoir oublié sa noirceur.
Puis Yoolhyn aperçut deux autres enfants. Au pied d’un monolithe, légèrement à l’écart des jeux, deux enfants étaient accroupis contre la pierre. Ils pleuraient. L’un d’eux cachait son visage dans ses bras tandis que l’autre regardait fixement le sol, les épaules tremblantes.
À mesure qu’il les observait, Yoolhyn sentit un froid glacial lui nouer l’estomac. Les enfants n’étaient pas réellement là. Leurs silhouettes semblaient légèrement translucides, comme dessinées dans une brume pâle. Par moments, les contours de leurs corps vacillaient doucement, laissant apparaître le paysage au travers de leurs vêtements et de leurs visages. Leurs rires résonnaient pourtant avec une terrible netteté dans la clairière, mais aucun de leurs pas ne pliait l’herbe sous leurs pieds. Ils couraient, jouaient et pleuraient comme des souvenirs prisonniers du cercle de pierres… des échos d’enfants morts depuis bien longtemps.
Naëlia recula brutalement. Les murmures d’enfants résonnaient toujours dans son esprit, de plus en plus forts, de plus en plus proches. Elle avait l’impression que quelque chose tournait autour d’eux entre les pierres, invisible mais bien présent.
Dans un geste brusque, elle leva la main vers l’un des monolithes et prononça les paroles d’un sort ancien. Une détonation assourdissante explosa dans la clairière.
Le tonnerre frappa la pierre dans bruit assourdissant. Le sol trembla. Des éclats de roche volèrent dans les hautes herbes tandis qu’une immense fissure parcourait le monolithe dans un craquement terrifiant.
Puis tout devint silencieux. Un silence lourd. Mort. Et soudain…
Quelque chose apparut devant la pierre brisée.
Une silhouette pâle émergea lentement de la fissure noire du monolithe, comme si la roche elle-même venait de l’expulser hors du monde des morts.

La silhouette qui émergea du monolithe fissuré n’avait presque plus rien d’humain. Son corps spectral semblait brisé et déformé de manière impossible, comme si la mort elle-même l’avait tordu dans une souffrance éternelle. Ses bras étaient anormalement longs, pliés dans des angles contre nature, tandis que sa colonne semblait disloquée sous sa peau translucide. Des lambeaux de vêtements anciens flottaient autour de lui comme immergés dans une eau invisible. Son visage était le plus terrible : une bouche distendue dans un cri silencieux, des yeux entièrement blancs enfoncés dans des orbites noircies, et une mâchoire décalée qui pendait légèrement de côté. À chacun de ses mouvements, son corps vacillait comme une image brisée, accompagné d’un faible craquement d’os que le vent semblait transporter à travers toute la clairière.
Le fantôme poussa un hurlement silencieux.
Aucun son ne sortit réellement de sa bouche déformée, et pourtant la clairière entière sembla vibrer sous cette plainte venue d’outre-tombe. Le brouillard tourbillonna brutalement autour des monolithes tandis que la créature avançait vers Bélisar d’un mouvement irrégulier, son corps spectral se tordant à chaque pas comme un pantin brisé.
— Recule ! cria Naëlia.
Le spectre bondit soudainement.
Sa silhouette traversa presque le sol avant de surgir devant Bélisar dans une explosion de brume glacée. Le guerrier leva son épée juste à temps. La lame fendit le corps translucide du fantôme dans une gerbe de lumière pâle, mais la créature continua d’avancer malgré tout.
Un froid atroce envahit aussitôt le bras de Bélisar lorsque les griffes spectrales du mort-vivant effleurèrent son armure.
Le souffle coupé, il recula d’un pas.
Naëlia tendit immédiatement les mains vers le spectre.
Une décharge magique illumina la clairière et frappa la créature de plein fouet. Le fantôme hurla de nouveau tandis que son corps vacillait violemment, comme s’il risquait de se désagréger à tout instant.
Mais il ne tombait pas.
Au centre du cercle, Yoolhyn demeurait toujours immobile, la main posée contre la pierre.
Dans sa vision, les enfants avaient cessé de pleurer. Tous le regardaient désormais. Lentement, leurs silhouettes fantomatiques commencèrent à se diriger vers lui entre les monolithes. Le petit garçon qui avait disparu n’était plus là. Les autres avançaient en silence, leurs yeux pâles fixés sur Yoolhyn avec une tristesse presque insoutenable. Puis, soudainement, tout le décor sembla se fissurer autour de lui comme un miroir brisé… et il sentit de nouveau le contact glacé de la pierre sous ses doigts.Yoolhyn arracha brutalement sa main du monolithe.
L’air revint dans ses poumons d’un coup. Le vrai monde réapparut autour de lui. Le brouillard, les pierres et surtout…
Bélisar et Naëlia en plein combat contre une abomination spectrale.
— Par tous les dieux… souffla le halfelin.
Le fantôme se retourna aussitôt vers lui.
Son visage déformé s’ouvrit dans un rictus monstrueux.
Mais Yoolhyn avait déjà dégainé ses dagues.
— Ah non… toi, tu vas retourner dans ta tombe.
Le halfelin bondit immédiatement dans la mêlée.
Le fantôme poussa un dernier râle silencieux avant que son corps déformé ne se désagrège lentement dans les airs. La brume retomba peu à peu autour des monolithes, et le silence revint dans la clairière. Essoufflé, Yoolhyn rengaina lentement ses dagues avant d’expliquer à Bélisar et Naëlia ce qu’il avait vu en touchant la pierre. Les enfants qui jouaient entre les monolithes. Les silhouettes translucides. Les deux enfants recroquevillés contre une pierre, en pleurs. Puis la disparition soudaine de l’un d’entre eux au moment où Naëlia avait fracassé le monolithe avec son sort.
Bélisar observa longuement les gravures usées qui couvraient les pierres tandis que Naëlia jetait des regards nerveux vers la clairière silencieuse. Peu à peu, une terrible idée commença à émerger dans leurs esprits. Ces monolithes n’étaient peut-être pas de simples pierres anciennes. Quelque chose semblait lier les âmes des enfants à ce cercle oublié. Peut-être des tombes. Peut-être une prison. Ou pire encore… un lieu où leurs esprits avaient été enfermés depuis des années.
Le silence pesait lourdement sur la clairière.
Les trois aventuriers observaient les monolithes avec une méfiance nouvelle désormais. Les paroles de Yoolhyn résonnaient encore dans leurs esprits, et plus ils regardaient les pierres gravées, plus l’idée devenait insupportable.
Chaque monolithe semblait lié à l’un des enfants.
Naëlia finit par désigner une pierre.
— Celui-là… souffla-t-elle. C’était l’un des enfants qui pleurait.
Bélisar échangea un regard avec Yoolhyn. Puis il hocha lentement la tête.
Naëlia leva alors une nouvelle fois les mains vers le monolithe.
Le sort éclata dans un grondement assourdissant. Le tonnerre frappa la pierre de plein fouet.
Le monolithe se fendit dans un immense craquement, projetant des éclats de roche dans toute la clairière. Aussitôt, le vent se leva brutalement entre les pierres, faisant tourbillonner le brouillard autour d’eux.
Puis quelque chose émergea de la fissure noire. Une silhouette humaine. Ou ce qu’il en restait.
Le fantôme apparut lentement devant eux, son corps spectral entièrement déformé comme si ses os avaient été brisés dans tous les sens avant sa mort. Son torse semblait tordu sur lui-même, ses bras anormalement longs traînaient presque jusqu’au sol, et sa tête pendait de côté dans un angle impossible. Des lambeaux translucides de chair spectrale vacillaient autour de lui tandis que ses yeux blancs s’ouvraient lentement sur les aventuriers.
Puis la créature chargea.
Bélisar leva immédiatement son épée, mais le fantôme traversa presque sa garde dans un mouvement surnaturel. Une main spectrale s’enfonça brutalement contre son torse.
Le guerrier poussa un cri étouffé. Un froid absolu envahit tout son corps. Il sentit quelque chose quitter sa poitrine. Comme si la créature aspirait directement sa force vitale hors de lui.
Ses jambes vacillèrent sous lui tandis qu’une fatigue atroce s’abattait soudainement sur tout son corps.
— Bélisar ! cria Naëlia.
Yoolhyn bondit aussitôt sur le flanc du spectre, ses dagues traversant partiellement la silhouette du mort-vivant dans une gerbe de lumière pâle.
Mais le fantôme se retourna vers lui avec une rapidité monstrueuse.
Ses deux bras déformés traversèrent brutalement le corps du halfelin.
Yoolhyn hurla. La sensation fut indescriptible.
Il sentit les mains glacées du spectre passer à travers sa chair… puis atteindre quelque chose de bien plus profond.
Son âme.
Sa vie.
L’énergie semblait être arrachée directement de son corps tandis qu’un froid impossible se répandait dans chacun de ses membres.
Pendant une fraction de seconde, Yoolhyn eut l’impression de vieillir brutalement.
Comme si les années défilaient d’un seul coup à l’intérieur de lui.
Son souffle se coupa.
Ses mains tremblèrent.
Et lorsqu’il recula enfin hors de portée du fantôme, il avait l’impression qu’une partie de lui-même était restée prisonnière des griffes du mort-vivant.
Le combat sembla durer une éternité.
Le spectre apparaissait et disparaissait dans les brumes du cercle de pierres, frappant avec une violence surnaturelle avant de reculer dans un hurlement silencieux. Bélisar peinait désormais à garder son épée levée tant le froid spectral avait vidé ses forces. Yoolhyn, pâle et tremblant, sentait encore cette sensation atroce dans tout son corps, comme si une partie de sa vie avait réellement été arrachée.
Mais malgré la peur…
Malgré l’épuisement…
Ils continuèrent de se battre.
Naëlia maintenait la créature à distance avec sa magie tandis que Bélisar encaissait les assauts du mort-vivant. Finalement, profitant d’une ouverture, Yoolhyn bondit dans le brouillard et planta ses deux dagues au cœur de la silhouette spectrale au même instant où Bélisar abattait son épée dans un large coup horizontal.
Le fantôme poussa un dernier cri déformé.
Puis son corps se fissura comme du verre.
Et se dispersa lentement dans les airs sous la forme d’une poussière blanchâtre emportée par le vent.
Le silence retomba aussitôt sur la clairière.
Plus aucun rire d’enfant.
Plus aucun pleur.
Seulement les monolithes immobiles qui semblaient désormais les observer dans l’obscurité.
Personne ne parla pendant plusieurs secondes.
Puis Bélisar abaissa lentement son épée.
— On arrête là.
Naëlia acquiesça immédiatement.
Même Yoolhyn, pourtant souvent le premier à plaisanter face au danger, gardait le visage fermé.
Ils comprenaient désormais que chaque pierre brisée libérait quelque chose d’horrible.
Et ils ne voulaient pas découvrir combien d’autres esprits reposaient encore dans ce cercle maudit.
Sans un mot de plus, les trois aventuriers quittèrent lentement la clairière et retrouvèrent le petit sentier escarpé qui remontait vers la route barovienne.
Derrière eux, les monolithes disparaissaient peu à peu dans le brouillard.
Lorsqu’ils retrouvèrent enfin la route barovienne, la petite charrette les attendait un peu plus loin au bord du chemin. Ireena releva aussitôt la tête en les voyant revenir, tandis que Freek et Myrtle observaient les aventuriers avec inquiétude depuis l’arrière de la carriole.
Orgrimm comprit immédiatement, au visage fermé de Bélisar et à la pâleur de Yoolhyn, que quelque chose de terrible s’était produit dans la clairière, mais aucun d’eux ne trouva réellement les mots pour l’expliquer. Après un long silence, Bélisar jeta un dernier regard vers les collines noyées de brume où se trouvait le cercle de monolithes, puis il reprit lentement la route. Sans ajouter un mot, le groupe entier se remit en marche en direction de Vallaki, laissant derrière eux le moulin en flammes et les pierres maudites perdues dans les hauteurs de Barovie.
Fin du chapitre 11