Chapitre 14 — Les Vampires du fabricant de cercueils
L’enquête commence avec Milivoj, le fossoyeur, mais la piste mène rapidement à une maison silencieuse et à un cadavre marqué par d’étranges morsures. Les indices conduisent ensuite les aventuriers jusqu’à la fabrique de cercueils d’Henrik van der Voort. Là-haut, dans le grenier, quelque chose les attend depuis bien trop longtemps.
Tandis que le père Lucian poursuivait ses explications, Yoolhyn quitta discrètement le bureau. Le prêtre était désormais entièrement absorbé par sa conversation avec Bélisar, Orgrimm et Naëlia, et personne ne chercha à retenir le halfelin.
Yoolhyn regagna la nef et entreprit d’examiner les lieux avec attention.
Il longea les murs, observa les statues, inspecta les portes secondaires et s’attarda près de l’autel. Son regard exercé chercha les traces d’un passage récent, une serrure forcée ou une cache dissimulée. Mais malgré son expérience, il ne découvrit rien de particulier. L’église semblait parfaitement ordinaire et ne portait aucune trace évidente du vol qui venait de la priver de sa protection.
Il finit par s’approcher de la petite chambre occupée par Yeska, l’enfant de chœur qu’ils avaient aperçu en pleurs à leur arrivée.
Après s’être assuré que personne ne l’observait, Yoolhyn se glissa à l’intérieur.
La pièce était modeste, presque austère. Elle contenait un lit étroit, un petit coffre destiné aux vêtements, une table de bois et quelques objets religieux disposés avec soin. Le halfelin fouilla méthodiquement la chambre, soulevant la paillasse, examinant le contenu des tiroirs et vérifiant même les lattes du plancher.
Il ne trouva cependant rien qui puisse expliquer la disparition des ossements.
Pendant ce temps, dans le bureau, le père Lucian cherchait à rassembler ses souvenirs.
— Très peu de personnes connaissaient l’existence de la relique, expliqua-t-il. Et presque personne ne savait où elle était cachée.
Il essuya les dernières larmes qui coulaient encore sur ses joues.
— Mais Yeska l’a découvert.
Bélisar fronça les sourcils.
— L’enfant qui était avec vous lorsque nous sommes entrés ?
Le prêtre acquiesça.
— Oui. Il m’a surpris alors que je me recueillais près de l’endroit où reposaient les ossements. Il est jeune et curieux… Il a fini par comprendre ce qui était dissimulé sous l’autel.
Naëlia jeta un regard en direction de la porte.
— En a-t-il parlé à quelqu’un ?
Le père Lucian hésita avant de répondre.
— À Milivoj.
— Qui est Milivoj ? demanda Orgrimm.
— Le fossoyeur de l’église. Il creuse les tombes, entretient le cimetière et s’occupe habituellement des extérieurs. Yeska lui fait confiance. Il le considère presque comme un grand frère.
Le prêtre se leva et se dirigea vers l’une des fenêtres de son bureau. De là, il pouvait apercevoir une partie du cimetière et ses rangées de pierres grises.
— Mais Milivoj n’est pas venu travailler depuis deux ou trois jours. Au début, je n’y ai pas prêté attention. Ce garçon disparaît parfois sans prévenir lorsqu’il a mieux à faire. À présent…
Il laissa sa phrase inachevée.
Le silence qui suivit suffit à faire comprendre le fond de sa pensée.
Yoolhyn reparut quelques instants plus tard. Il referma soigneusement la porte derrière lui, puis adressa un discret signe de tête à ses compagnons pour leur indiquer qu’il n’avait rien trouvé. Bélisar lui résuma rapidement ce qu’ils venaient d’apprendre.
— Le fossoyeur absent juste après la disparition des os ? murmura le halfelin. Voilà une coïncidence qui mérite une visite.
Le père Lucian leur indiqua l’adresse de Milivoj et leur expliqua comment rejoindre sa maison. Elle se trouvait dans un quartier modeste de Vallaki, à quelques rues de l’église. Les aventuriers décidèrent de commencer immédiatement leurs recherches là-bas. S’ils voulaient retrouver les ossements avant que leur disparition ne soit découverte par d’autres, ils ne pouvaient pas se permettre d’attendre davantage.
Restait encore à décider ce qu’ils allaient faire d’Ireena et des deux enfants.
— Il existe un orphelinat juste en face de l’église, leur apprit le père Lucian. Freek et Myrtle pourront y être accueillis. Ils y trouveront un lit, des repas et des personnes capables de prendre soin d’eux.
À ces mots, les deux enfants se rapprochèrent instinctivement d’Ireena. Myrtle agrippa sa robe tandis que Freek observait le prêtre avec méfiance.
Ireena posa doucement une main sur leurs épaules.
— Je resterai avec eux, déclara-t-elle. Au moins jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’ils ne seront plus abandonnés.
Le père Lucian hocha la tête.
— Vous pourrez également y demeurer quelque temps si vous le souhaitez. L’orphelinat ne possède pas la consécration de cette église, mais vous n’y serez pas seule. Et tant que la disparition des reliques demeure secrète, nous ferons tout notre possible pour assurer votre sécurité.
Bélisar n’aimait guère l’idée de laisser Ireena sans leur surveillance. Pourtant, l’emmener interroger un homme peut être impliqué dans le vol aurait pu l’exposer davantage encore. Après quelques hésitations, il accepta.
Le père Lucian rassembla quelques affaires, puis les conduisit hors de son bureau.
Le petit groupe traversa de nouveau la nef silencieuse. En passant près de l’autel, les aventuriers ne purent s’empêcher de regarder les dalles sous lesquelles les os de saint Andral avaient autrefois reposé. Rien ne distinguait cet endroit du reste de l’église. Pourtant, depuis que la relique avait disparu, le sanctuaire tout entier semblait plus froid.
À l’extérieur, la lumière grise du jour baignait les rues de Vallaki. De l’autre côté de la voie se dressait l’orphelinat, un bâtiment sobre aux murs défraîchis, protégé par une grille basse.
Ireena prit Freek et Myrtle par la main, puis se tourna vers les aventuriers.
— Soyez prudents.
— Nous allons seulement poser quelques questions, répondit Yoolhyn avec un sourire innocent.
Orgrimm lui lança un regard sceptique.
— Avec toi, ça finit rarement par quelques questions.
Ireena esquissa un faible sourire avant de suivre le père Lucian en direction de l’orphelinat.
Les quatre compagnons les regardèrent s’éloigner, puis prirent la direction indiquée par le prêtre. Quelque part dans les rues de Vallaki se trouvait Milivoj, le fossoyeur à qui Yeska avait révélé l’existence des ossements.
Avant de quitter les abords de l’église, Naëlia fit appel aux pouvoirs de son cercle druidique. Son corps se transforma rapidement, laissant place à un chien robuste doté d’un odorat particulièrement développé.
Les aventuriers gagnèrent ensuite la modeste maison de Milivoj. À leur arrivée, ils constatèrent que tout était fermé. La porte était verrouillée et les volets clos, sans aucune lumière visible à l’intérieur.
Naëlia fit le tour de la demeure. Lorsqu’elle atteignit l’arrière, une odeur infecte lui parvint malgré les murs : celle, reconnaissable entre toutes, d’un cadavre en décomposition. Elle rejoignit aussitôt ses compagnons et leur fit comprendre qu’une chose terrible se trouvait à l’intérieur.
Yoolhyn sortit ses outils et crocheta rapidement la serrure. Dès que la porte s’entrouvrit, une puanteur de mort s’échappa de la maison.
L’intérieur était aussi pauvre que délabré. Après quelques minutes de recherches, les aventuriers découvrirent Milivoj dans une petite chambre située au fond. Son corps gisait sur le sol et son crâne avait été fracassé, probablement à plusieurs reprises avec une masse ou une arme similaire.
En examinant le cadavre, Bélisar découvrit également d’étranges morsures sur son cou et ses bras. Elles n’avaient rien d’humain : deux canines profondément enfoncées dans la chair avaient percé ses jugulaires.
Enfin, sous le lit, il trouva une bourse contenant plusieurs pièces d’or. Une richesse bien étrange dans une maison où chaque meuble témoignait de la misère de son propriétaire.
Milivoj avait manifestement été payé.
Puis quelqu’un — ou quelque chose — était venu s’assurer qu’il ne puisse jamais révéler pourquoi.
Toujours sous sa forme canine, Naëlia s’approcha de la bourse découverte sous le lit. Elle la renifla longuement, mémorisant l’odeur du cuir, des pièces et surtout celle de la personne qui l’avait manipulée.
Les compagnons décidèrent de ne toucher à rien d’autre. Ils laissèrent le cadavre de Milivoj dans la chambre, quittèrent silencieusement la maison, puis refermèrent soigneusement la porte afin que les lieux paraissent aussi intacts qu’à leur arrivée.
Dehors, Naëlia retrouva rapidement la piste.
Le museau près du sol, elle guida Bélisar, Orgrimm et Yoolhyn à travers les rues de Vallaki. L’odeur persistait sur les pavés, parfois brouillée par le passage des habitants, avant de réapparaître plus nettement au détour d’une rue.
La piste les conduisit finalement devant une échoppe sombre : l’atelier du fabricant de cercueils.
Le bâtiment semblait fermé. La porte était verrouillée et tous les volets de l’étage avaient été rabattus. Au rez-de-chaussée, cependant, les fenêtres demeuraient découvertes.
Les aventuriers firent discrètement le tour de l’échoppe. À travers une vitre, ils aperçurent un homme penché sur son ouvrage. Il travaillait seul, concentré sur une pièce de bois, sans paraître avoir remarqué leur présence.
Une seconde fenêtre donnait sur une autre salle. Dans la pénombre, une dizaine de cercueils étaient alignés les uns contre les autres. Certains reposaient à même le sol, tandis que d’autres étaient empilés contre les murs.
Naëlia s’immobilisa devant le bâtiment.
L’odeur de la bourse les avait conduits jusqu’ici.
Chez un homme qui fabriquait des cercueils derrière des portes closes.
Les aventuriers frappèrent une première fois à la porte de l’échoppe.
À l’intérieur, le bruit d’un outil frappant le bois cessa brusquement. Durant quelques secondes, personne ne répondit. Puis une voix inquiète leur parvint à travers la porte.
— Partez ! L’atelier est fermé ! Revenez plus tard !
Bélisar insista, affirmant qu’ils souhaitaient seulement poser quelques questions. Mais l’homme refusa d’ouvrir.
— Je vous ai dit que nous étions fermés ! Allez-vous-en !
Après plusieurs tentatives infructueuses, les compagnons contournèrent discrètement le bâtiment. Yoolhyn s’agenouilla devant la porte arrière et crocheta rapidement la serrure. Ils pénétrèrent alors dans l’échoppe sans faire de bruit.
Une forte odeur de bois coupé, de sciure et de résine emplissait les lieux. Dans la première salle, une dizaine de cercueils étaient alignés contre les murs. Yoolhyn souleva prudemment plusieurs couvercles, mais tous étaient vides. Le groupe poursuivit jusqu’à l’atelier, où l’artisan travaillait encore, courbé au-dessus d’une planche.
Henrik van der Voort sursauta en découvrant les aventuriers derrière lui. Son outil lui échappa des mains et tomba lourdement sur le sol.
— Comment êtes-vous entrés ? Sortez immédiatement de chez moi !
Il voulut reculer, mais Bélisar se plaça entre lui et la sortie. Naëlia, toujours sous sa forme canine, s’approcha lentement de l’artisan, le museau levé. L’odeur qu’elle avait suivie depuis la maison de Milivoj était présente partout dans l’atelier. Elle était particulièrement forte autour de Henrik.
— Nous venons de chez Milivoj, déclara Bélisar.
À l’évocation de ce nom, l’artisan blêmit.
— Je… je ne connais personne de ce nom.
Le mensonge était grossier. Henrik évitait leurs regards, ses mains tremblaient et de petites gouttes de sueur coulaient le long de ses tempes.
— Réfléchissez bien avant de nous mentir, reprit Bélisar. Nous avons trouvé une bourse remplie de pièces d’or sous son lit. Naëlia en a suivi l’odeur jusqu’à votre porte.
Henrik secoua nerveusement la tête.
— Cela ne prouve rien. Des clients entrent ici chaque jour. Je fabrique des cercueils, je ne surveille pas l’origine de chaque pièce que l’on me donne.
— Votre échoppe est fermée, vos volets sont clos et vous refusez d’ouvrir à quiconque, remarqua Yoolhyn. Ce n’est pas vraiment l’attitude d’un homme qui attend des clients.
Henrik tenta encore de protester, mais Bélisar s’approcha davantage. Sa voix demeura calme, ce qui la rendit plus menaçante encore.
— Milivoj est mort.
Le fabricant de cercueils se figea.
— Son crâne a été fracassé, poursuivit Bélisar. Et quelque chose l’a mordu au cou et aux bras. Quelque chose avec deux longues canines.
Toute couleur quitta le visage de Henrik. Il s’appuya contre son établi pour ne pas tomber et lança un regard terrifié vers le plafond. Ce geste n’échappa à aucun des aventuriers.
— Vous saviez ce que nous allions trouver chez lui.
— Non… Je vous assure que non…
— Alors pourquoi regardez-vous l’étage ? demanda Bélisar.
Henrik ouvrit la bouche, mais aucun mot n’en sortit. Son regard passait sans cesse des aventuriers à l’escalier. Il semblait moins effrayé par leurs menaces que par quelque chose se trouvant au-dessus d’eux.
Bélisar posa fermement ses deux mains sur l’établi.
— Nous savons que Milivoj a participé au vol des ossements de saint Andral. Nous savons également que l’or retrouvé chez lui provient de cette échoppe. Vous allez maintenant nous dire où sont les ossements et qui vous a ordonné de les acheter.
La résistance de Henrik céda enfin.
— Je ne voulais pas faire cela ! lâcha-t-il dans un sanglot. Je n’avais pas le choix !
Il leur avoua avoir rencontré Milivoj et lui avoir proposé de voler les reliques cachées sous l’autel de l’église. Il l’avait payé pour accomplir le vol, puis avait récupéré les ossements afin de les dissimuler dans son atelier. Mais il affirmait ne pas avoir agi de sa propre initiative.
— On m’a forcé, répéta-t-il. Je savais que ces os protégeaient l’église, mais si j’avais refusé, ils m’auraient tué. Ils m’auraient vidé de mon sang comme une bête !
— Qui vous a forcé ? demanda Bélisar.
Henrik se recroquevilla sur lui-même. Ses yeux se remplirent de larmes tandis qu’il jetait un nouveau regard vers le plafond.
— Ils sont ici, murmura-t-il. Dans la maison.
Un lourd silence tomba dans l’atelier.
— Qui est ici ? insista Bélisar.
Mais Henrik refusa d’en dire davantage. Il tremblait désormais si violemment qu’il pouvait à peine tenir debout. Chaque craquement provenant de l’étage le faisait sursauter.
Pendant que Bélisar et Naëlia demeuraient auprès de lui pour poursuivre l’interrogatoire et l’empêcher de s’enfuir, Yoolhyn échangea un regard avec Orgrimm. Tous deux avaient compris la signification des regards paniqués de Henrik.
Sans un mot, ils se dirigèrent vers l’escalier.
Ils gravirent lentement les marches menant à l’étage, où les volets fermés plongeaient les pièces dans une obscurité presque complète. Derrière eux, dans l’atelier, Henrik, ligoté sur une chaise, murmura d’une voix brisée :
— Ne montez pas… Vous allez les réveiller.
Yoolhyn et Orgrimm atteignirent l’étage avec précaution.
Les volets fermés ne laissaient pénétrer qu’une lumière grisâtre entre leurs lattes. Dans cette pénombre, ils découvrirent une vaste pièce encombrée de caisses de bois. Certaines étaient empilées contre les murs, tandis que d’autres reposaient au centre de la salle. Une forte odeur de poussière, de bois humide et de renfermé flottait dans l’air.
Orgrimm s’avança le premier, son marteau fermement serré entre ses mains. Derrière lui, Yoolhyn progressait sans bruit, attentif au moindre mouvement. Tout semblait parfaitement calme, mais ce silence avait quelque chose d’anormal. Aucun bruit ne provenait des rues, comme si les volets clos avaient isolé cette pièce du reste de Vallaki.
Yoolhyn s’approcha d’une première caisse. Elle était suffisamment grande pour contenir un homme.
Il passa la lame de sa dague sous le couvercle et força légèrement. Les clous cédèrent dans un grincement sec qui résonna dans toute la pièce. Orgrimm se retourna vers lui, prêt à intervenir.
Le halfelin souleva le couvercle.
À l’intérieur reposait une silhouette humaine, immobile et livide.
Durant une fraction de seconde, Yoolhyn crut découvrir un nouveau cadavre. Puis les yeux de la créature s’ouvrirent brusquement.
Un large rictus dévoila deux longues canines.
— Enfin… souffla-t-elle.
Une main glacée jaillit de la caisse et tenta de saisir Yoolhyn à la gorge. Le halfelin recula juste à temps, mais autour de lui, d’autres craquements retentirent.
Les couvercles des caisses furent violemment projetés dans les airs.
Six créatures se redressèrent presque simultanément dans leurs cercueils de fortune. Certaines portaient encore les lambeaux de vêtements qu’elles avaient dû posséder autrefois. Leurs visages blêmes étaient déformés par la faim, leurs yeux brûlaient d’une lueur prédatrice et leurs doigts se terminaient par de longues griffes noirâtres.
Ce n’étaient pas de simples cadavres.
C’étaient des rejetons vampires.
Henrik ne conservait pas des marchandises à l’étage de son échoppe. Il leur offrait un refuge, dissimulant leurs cercueils derrière les volets clos.
Les six monstres sortirent de leurs caisses, avec le même sourire cruel sur le visage. Ils avaient attendu dans l’obscurité, immobiles et silencieux, jusqu’à ce que les aventuriers viennent eux-mêmes les réveiller.
Orgrimm se plaça immédiatement devant Yoolhyn.
— Derrière moi !
Le premier vampire bondit. Le nain para le coup avec le manche de son marteau, mais la violence de l’impact le repoussa contre une caisse. Une deuxième créature se jeta sur lui presque aussitôt, toutes griffes dehors.
Yoolhyn tenta de se dégager sur le côté, cherchant un passage entre les cercueils. Un rejeton lui barra la route tandis qu’un autre escaladait une caisse avec une agilité inhumaine. Pris au piège dans la pièce, le halfelin leva sa dague au moment où la créature fondait sur lui.
En bas, un choc sourd fit trembler le plafond.
Bélisar leva brusquement les yeux. Henrik se recroquevilla davantage contre son établi.
— Ils les ont réveillés… murmura-t-il.
Un second fracas retentit, suivi du cri d’Orgrimm et du bruit d’une caisse se brisant contre le sol.
Naëlia, toujours sous sa forme canine, retroussa les babines. Elle n’attendit aucun ordre et se précipita vers l’escalier. Bélisar dégaina son épée et s’élança derrière elle, abandonnant Henrik, paralysé par la terreur, dans son atelier.
Ils gravirent les marches quatre à quatre.
Lorsqu’ils débouchèrent à l’étage, ils découvrirent Yoolhyn et Orgrimm encerclés. Les six vampires se déplaçaient autour d’eux avec une rapidité terrifiante, bondissant sur les caisses et contre les murs comme des araignées affamées.
Naëlia poussa un grognement féroce. Bélisar entra à son tour dans la pièce, son épée levée.
Le rictus des vampires s’élargit à la vue de ces nouvelles proies.
À peine Bélisar et Naëlia eurent-ils atteint l’étage que les rejetons vampires se jetèrent sur eux. La pièce devint un chaos de griffes, de crocs et de bois brisé. Les créatures attaquaient avec une rapidité effrayante, bondissant entre les caisses et profitant de la pénombre pour encercler leurs proies.
Orgrimm se trouvait au centre de la mêlée.
Le nain abattit son marteau contre le torse d’un rejeton, mais un second vampire surgit derrière lui et planta ses crocs dans son épaule. Orgrimm poussa un rugissement de douleur et lui asséna un violent coup de coude. À peine s’en était-il débarrassé qu’une autre créature se jeta sur son bras et le mordit à son tour.
Le sang coulait déjà le long de ses vêtements, mais le nain refusait de céder.
L’un des vampires se précipita sur lui avec un rictus triomphant. Orgrimm encaissa le choc, referma ses bras puissants autour de la créature et baissa la tête.
Puis il chargea.
Le vampire tenta de lui lacérer le dos, mais le barbare poursuivit sa course. Il traversa la pièce en emportant le monstre avec lui et le plaqua violemment contre une fenêtre. Le bois craqua sous l’impact, sans toutefois céder.
Orgrimm poussa alors de toutes ses forces.
La fenêtre et son volet explosèrent dans une pluie d’éclats. Emporté par son élan, le vampire bascula dans le vide et s’écrasa dans la rue.
La lumière du jour le frappa aussitôt.
Sa peau se mit à fumer. Le rejeton poussa un hurlement effroyable tandis que des flammes couraient sur son corps. Il tenta de ramper vers l’ombre de l’échoppe, mais il était déjà trop tard. Sous les regards stupéfaits des aventuriers, sa chair noircit et se consuma.
Les autres vampires reculèrent instinctivement.
Pour la première fois, leurs sourires disparurent.
— Ils craignent la lumière ! cria Yoolhyn.

Comprenant qu’ils venaient de découvrir l’avantage dont ils avaient désespérément besoin, les aventuriers tentèrent d’atteindre les autres fenêtres. Yoolhyn se glissa entre deux caisses et se précipita vers un volet, mais un rejeton lui barra la route. Bélisar intervint et força la créature à reculer à grands coups d’épée.
Orgrimm, malgré ses blessures, arracha les attaches d’un second volet. Une nouvelle lame de lumière pénétra dans la pièce, obligeant les vampires à se réfugier dans les zones encore plongées dans l’ombre.
Le rapport de force commença à changer.
Bélisar affrontait l’un des rejetons près de la fenêtre brisée. La créature parait ses attaques avec une force surnaturelle et cherchait constamment à se rapprocher de son cou. Le guerrier recula d’un pas, esquiva ses griffes, puis le frappa de toute la puissance de son épaule.
Le vampire chancela.
Bélisar ne lui laissa pas le temps de retrouver son équilibre. Il le saisit et le précipita à travers l’ouverture.
Le rejeton tomba lourdement dans la rue, sous les yeux de plusieurs habitants. Lorsque le soleil toucha son corps, il se mit à brûler à son tour. Ses hurlements de terreur résonnèrent entre les maisons de Vallaki.
Des passants crièrent d’effroi. Certains s’enfuirent immédiatement, tandis que d’autres restèrent figés devant la créature qui se consumait sur les pavés. En quelques instants, la panique gagna toute la rue.
À l’étage, cependant, le combat continuait.
Naëlia abandonna sa forme canine et reprit son apparence elfique. Elle découvrit alors Orgrimm vacillant au milieu de la pièce. Son visage avait perdu toute couleur et de nouvelles morsures marquaient son cou et ses épaules. Avant qu’elle puisse le rejoindre, deux vampires fondirent simultanément sur lui.
Le nain tenta de lever son marteau, mais ses forces l’abandonnèrent.
Il s’effondra lourdement sur le plancher.
— Orgrimm ! cria Naëlia.
Elle se précipita vers lui et posa une main sur sa poitrine. Une lueur naturelle se répandit entre ses doigts, refermant une partie de ses blessures et ramenant un peu de force dans son corps meurtri.
Orgrimm inspira brusquement.
Ses yeux se rouvrirent.
Naëlia n’attendit pas davantage. Son corps grandit et se déforma tandis qu’une épaisse fourrure recouvrait sa peau. Quelques secondes plus tard, un ours massif se dressait au milieu de la pièce.
Elle se jeta sur le vampire le plus proche.
La créature fut renversée par la violence de l’impact. Les griffes de l’ours labourèrent sa poitrine avant que ses puissantes mâchoires ne se referment sur son épaule. Autour d’elle, Bélisar, Yoolhyn et Orgrimm reprirent l’offensive.
Le nain se redressa avec difficulté, ramassa son marteau et revint au combat malgré le sang qui maculait ses vêtements.
Les aventuriers combattirent encore plusieurs minutes. Ils ouvrirent les derniers volets, réduisant progressivement les espaces dans lesquels les vampires pouvaient se protéger. Acculés par la lumière, les rejetons perdirent leur assurance. Leurs attaques devinrent plus sauvages, plus désespérées.
L’un après l’autre, ils furent abattus.
Lorsque le dernier vampire s’effondra, un profond silence retomba sur l’étage.
Les aventuriers restèrent quelques instants immobiles, reprenant difficilement leur souffle. Autour d’eux, la pièce était ravagée. Les caisses avaient été éventrées, les volets pendaient à leurs gonds et le plancher était couvert de débris. Orgrimm tenait encore debout par la seule force de sa volonté.
Dehors, les cris des habitants et les appels des gardes se rapprochaient.
Yoolhyn entreprit rapidement d’examiner les caisses encore intactes. Au fond de la pièce, derrière les cercueils de repos des vampires, il en découvrit une plus petite que les autres. À l’intérieur se trouvait une cassette soigneusement dissimulée.
Il en souleva le couvercle.
Des ossements anciens, enveloppés dans un tissu usé, reposaient à l’intérieur.
Après le meurtre de Milivoj, les mensonges de Henrik et le terrible affrontement contre les six rejetons vampires, les aventuriers venaient enfin de retrouver les reliques dérobées.
Les ossements de saint Andral.
À peine Yoolhyn eut-il refermé la cassette contenant les ossements de saint Andral que de violents coups retentirent au rez-de-chaussée.
— Ouvrez ! cria une voix autoritaire. C’est la garde de Vallaki !
Les tambourinements reprirent avec davantage de force, faisant trembler la porte sur ses gonds.
— Ouvrez immédiatement ! Que se passe-t-il là-dedans ?
Les aventuriers échangèrent des regards inquiets. Dans la rue, les cris des habitants n’avaient pas complètement cessé. Deux tas de cendres avaient été découverts autour de l’échoppe, après être tombés des fenêtres sous les yeux de plusieurs témoins. La foule grossissait rapidement et les rumeurs devaient déjà se répandre dans tout le quartier.
Bélisar rengaina son épée.
— Je vais m’en occuper.
— Tu comptes leur dire quoi ? demanda Yoolhyn.
Bélisar contempla la pièce ravagée, les caisses éventrées et les restes des rejetons vampires.
— La vérité. Du moins, ce qu’ils ont besoin d’en savoir.
Il demanda à ses compagnons de rester à l’étage et descendit seul. En passant dans l’atelier, il remarqua que Henrik van der Voort avait disparu.
La chaise sur laquelle ils l’avaient attaché gisait brisée sur le sol. Plusieurs morceaux de corde pendaient encore autour de ses pieds, et la porte arrière de l’échoppe était entrouverte. Profitant du tumulte du combat, le fabricant de cercueils avait réussi à se libérer et à prendre la fuite.
Bélisar n’eut pas le temps de s’en préoccuper davantage.
Les gardes frappèrent une nouvelle fois.
Il déverrouilla la porte principale et l’ouvrit.
Une dizaine de gardes attendaient dans la rue, leurs armes sorties. Derrière eux, une foule de Vallakiens s’était formée autour des cendres fumantes des vampires. Certains habitants murmuraient des prières tandis que d’autres désignaient les fenêtres brisées avec effroi.
À la tête des gardes se tenait Izek Strazni.
Son bras monstrueux, couvert d’écailles rouges, pendait le long de son corps. Son visage ne trahissait aucune émotion, mais son regard dur examina immédiatement le sang sur les vêtements de Bélisar.
— Que s’est-il passé ici ? demanda-t-il.
— Des créatures se dissimulaient dans cette maison, répondit Bélisar. Six vampires. Elles m’ont attaqués.
Izek jeta un regard aux tas de cendres dans la rue.
— Six vampires ? Dans Vallaki ?
— Des rejetons vampires. Ils dormaient dans des caisses à l’étage.
Un murmure terrifié parcourut la foule. Plusieurs habitants reculèrent, comme si les créatures pouvaient se relever à tout instant.
Izek leva lentement son bras déformé, et le silence revint presque aussitôt.
— Où est le propriétaire de cette échoppe ?
— Il a fui pendant le combat.
— Et vos compagnons ?
Bélisar marqua une courte hésitation.
— Il n’y a personne d’autre ! Je suis seul !
Izek l’observa longuement, visiblement peu convaincu par ces réponses. Derrière lui, les gardes attendaient ses ordres, les mains serrées autour de leurs armes.
— Vous allez venir avec nous.
— Pour quelle raison ?
— Deux corps viennent de tomber d’une fenêtre au milieu d’une rue de Vallaki. Des habitants parlent de monstres, de hurlements et d’un combat dans une maison fermée. Vous affirmez que six vampires se cachaient ici et que le propriétaire s’est enfui. Le baron voudra entendre vos explications lui-même.
Bélisar se retourna brièvement vers l’intérieur de l’échoppe. Il savait que résister ne ferait qu’attirer davantage l’attention sur ses compagnons et sur les ossements qu’ils venaient de retrouver.
— Très bien, répondit-il. Conduisez-moi auprès de lui.
Les gardes l’entourèrent immédiatement. Izek ordonna à plusieurs hommes de surveiller l’échoppe et d’éloigner les curieux, puis il prit la tête du cortège.
Bélisar fut emmené à travers les rues de Vallaki en direction du manoir du bourgmestre.
Depuis l’étage, Yoolhyn observa discrètement leur départ entre les lattes d’un volet endommagé. Il attendit que les gardes postés autour de l’atelier détournent leur attention vers la foule, puis descendit silencieusement.
La porte principale était surveillée, mais Henrik leur avait involontairement offert une autre issue.
Yoolhyn se glissa par la porte arrière entrouverte, longea les murs de l’échoppe et disparut dans une ruelle. Quelques instants plus tard, il retrouva la trace du cortège. Il suivit Bélisar et les gardes à bonne distance, se mêlant aux passants dès que l’un d’eux risquait de se retourner.
Le halfelin les accompagna ainsi jusqu’au manoir du bourgmestre, bien décidé à découvrir ce qu’Izek et le baron comptaient faire de son compagnon.
Pendant ce temps, Naëlia et Orgrimm restèrent cachés dans l’échoppe. Ils attendirent patiemment que la foule se disperse et que l’agitation retombe. Le nain était encore affaibli par ses nombreuses morsures, mais refusait d’abandonner la cassette contenant les reliques.
Lorsque la rue retrouva enfin un semblant de calme, ils quittèrent à leur tour la maison par l’arrière.
Naëlia soutint Orgrimm pendant une partie du trajet. Ensemble, ils empruntèrent les rues les moins fréquentées afin de ne pas attirer l’attention sur le sang qui couvrait encore leurs vêtements.
Ils emportaient avec eux les ossements de saint Andral.
Tandis que Bélisar était conduit devant le baron et que Yoolhyn suivait sa trace dans les rues, Naëlia et Orgrimm prirent la direction de l’église Saint-Andral.
Ils avaient retrouvé la relique sacrée.
Fin du chapitre 14