Chapitre 3 — Un compagnon dans la brume
Épuisés par leur fuite de la Funeste Demeure, les survivants découvrent que la Barovie ne leur laissera aucun véritable répit. Dans la brume apparaît pourtant un autre voyageur égaré : Orgrimm Forge-Feu. Ensemble, ils reprennent la route et aperçoivent enfin le village de Barovie… dominé par l’ombre inquiétante d’un immense château.
Ils s’étaient effondrés à la lisière de la clairière, le souffle court, les corps meurtris. La Funeste Demeure avait disparu, avalée par la terre, mais son souvenir collait encore à leur peau comme une ombre humide. Kathia dressa un petit campement avec des gestes tremblants, tandis que Yoolhyn tirait les corps inconscients de Bélisar et Thalion à l’abri, les déposant près du feu. Les visages étaient pâles, épuisés, mais vivants. Le silence autour d’eux était total, presque irréel, plus de chants, plus de brume mouvante, juste un calme lourd, fragile, que le moindre bruit aurait pu briser. Le feu peinait à brûler, crachant une fumée grise qui se perdait dans la nuit.
Le repos fut long, mais pas paisible. Kathia priait doucement pour chasser la souillure du manoir, tandis que Bélisar montait la garde, les yeux rivés à l’obscurité mouvante. Quand vint le tour de Yoolhyn, l’air se fit plus froid. Des voix s’élevaient, d’abord lointaines, comme un murmure porté par le vent. Des mots incompréhensibles, des rires légers, presque moqueurs. Et puis, plus distinctement, derrière lui :
— Tu crois avoir fui la maison ? Elle t’a laissé partir…
Yoolhyn se retourna d’un bond, la main sur son arme. Rien. Seulement la brume, qui s’était resserrée autour du camp. Ses yeux scrutèrent le néant, mais le murmure s’était tu — remplacé par un parfum âcre de fer et de roses fanées. Plus loin, une silhouette sombre, immobile, se tenait au bord du brouillard. Son regard rougeoyait comme une flamme lointaine. Il ne parla pas. Il se contenta de sourire. Puis, lentement, il disparut, comme s’il n’avait jamais été là.
Quand l’aube grise se leva, tous s’éveillèrent, le cœur lourd de rêves absurdes et de souvenirs flous. Kathia, pourtant, sentit une légèreté nouvelle : les plaies s’étaient refermées, les fièvres étaient tombées. Le repos avait été troublé, mais salvateur. Le feu mourait, et la brume s’amincissait peu à peu. Ce fut alors qu’une silhouette trapue apparut sur le chemin, émergeant lentement du brouillard.

Une voix rocailleuse rompit le silence :
— Par Moradin… vous avez l’air d’avoir vu un spectre ou deux, vous autres.
Un nain, harnaché d’un gros sac à dos et d’un marteau de guerre à deux mains, s’avança d’un pas lourd. Sa barbe était perlée de rosée, et son regard franc contrastait avec la morosité du paysage. Bélisar se redressa, méfiant mais soulagé de voir un visage vivant. Kathia échangea un regard avec lui, puis s’adressa au nouveau venu :
— Nous sortons d’un cauchemar… et vous, voyageur ? Que faites-vous seul dans cette brume ?
Le nain esquissa un sourire fatigué.
— Seul ? Pas vraiment. Disons que… la brume aime me suivre.
Et tandis qu’il s’approchait du feu mourant, sa silhouette se précisa dans la lumière. Un survivant, un pèlerin, ou peut-être un messager d’un autre destin.
Après quelques mots échangés, le brouillard sembla se relâcher autour d’eux, comme si la route elle-même acceptait cette nouvelle alliance.
Orgrimm marchait en silence, ses lourdes bottes s’enfonçant dans la terre détrempée de la vieille route pavée. À ses côtés, Bélisar ouvrait la marche, l’épée au flanc et le regard attentif, tandis que Thalion fermait la colonne, ses yeux d’elfe scrutant les ombres mouvantes du brouillard. Kathia, serrant son manteau autour d’elle, murmurait parfois à Yoolhyn quelques observations sur les plantes étranges qu’elles croisaient, aux feuilles humides et aux teintes maladives. Le brouillard, épais et capricieux, semblait parfois se resserrer autour d’eux comme une étreinte, avalant le son de leurs pas et la lumière du jour.
La route serpentait entre des collines aux flancs boisés, où les arbres se dressaient comme des silhouettes figées, tordues par le vent et le temps. Aucun oiseau ne chantait, et même le bruit de leurs respirations paraissait déplacé dans ce silence. Orgrimm, qui connaissait la rudesse de nombreuses terres, sentit une lourdeur particulière ici — comme si le sol lui-même contenait la mémoire d’anciens malheurs. Parfois, au détour d’un virage, ils apercevaient des pierres dressées, vestiges d’un autre âge, ou des charrettes brisées à demi englouties par la mousse.
Lorsque la forêt se fit moins dense, le brouillard se déchira en lambeaux, révélant au loin la silhouette d’un village. Des toits de chaume s’affaissaient sous le poids du temps, des palissades s’étaient effondrées, et nul feu ne brûlait dans les cheminées. Un vent froid descendait des hauteurs, apportant une odeur de terre humide et de bois pourri. Bélisar ralentit le pas, posant une main sur le pommeau de son épée.
— On dirait que le temps s’est arrêté ici, murmura Yoolhyn, sa voix tremblante se perdant dans le silence.
C’est alors qu’ils levèrent les yeux — et le souffle leur manqua. Dominant le village, perché sur une montagne abrupte, se dressait un château noir, vaste et menaçant, dont les tours semblaient lacérer le ciel gris. Les nuages tournaient lentement autour de ses murailles, et un éclair, lointain, illumina ses remparts un bref instant. Orgrimm sentit le poids du destin se refermer sur eux : ce château ne les observait pas seulement, il les attendait.
Fin du chapitre 3