Chapitre 4 — Le Sang sur les Vignes
Le village de Barovie leur offre un premier aperçu de la misère qui règne sur ces terres. Une étrange marchande de tourtes, une taverne silencieuse et la rencontre avec Ismark Kolyanovitch les entraînent rapidement au cœur des malheurs de la famille du bourgmestre. C’est là qu’ils rencontrent Ireena… celle que Strahd semble vouloir plus que tout.
La route se rétrécit en pénétrant dans le village, un lieu où le temps semblait s’être arrêté depuis des siècles. Les pavés disjoints étaient noyés sous la boue et les flaques d’eau noire, et chaque pas résonnait dans un silence étouffant que le vent ne troublait même plus. Les maisons, aux toits effondrés et aux volets branlants, se penchaient les unes vers les autres comme pour conspirer, leurs façades de pierre suintant l’humidité et la moisissure. Nulle lumière ne brillait derrière les vitres opaques. À mesure qu’ils avançaient, Kathia sentit une lourdeur s’abattre sur sa poitrine, comme si l’air lui-même se refusait à entrer dans ses poumons. Thalion, l’arc en main, scrutait les fenêtres closes où il lui semblait voir des ombres bouger. Yoolhyn, nerveux, jetait des regards autour de lui, guettant le moindre mouvement. Même Orgrimm ralentit le pas, fronçant les sourcils devant ce lieu où les rires semblaient bannis depuis des générations. Au loin, une cloche tinta faiblement, un son isolé, à la fois lugubre et étrangement apaisant. Les rues étroites s’enfonçaient dans le brouillard, et l’impression que le village observait les intrus grandissait, palpable, malsaine.
C’est alors qu’ils la virent : une silhouette voûtée émergeant du brouillard, tirant derrière elle une charrette grinçante chargée de tourtes fumantes. L’air, jusque-là saturé d’humidité et de terre, s’emplit soudain d’une odeur chaude et sucrée, mélange de cannelle, de viande et de quelque chose d’indéfinissable. Une petite cloche pendue à la poignée tintait doucement à chacun de ses pas. La vieille femme leva la tête et leur adressa un sourire d’une surprenante douceur.
— Eh bien, mes chéris… vous avez l’air bien perdus dans cette purée de brume. Goûtez donc une tourte de Mamie Morgane, ça réchauffe le cœur et chasse les mauvais rêves.
Kathia échangea un regard méfiant avec Thalion, mais Bélisar s’approcha le premier.
— Nous venons de la route de l’ouest. Vos tourtes semblent… appétissantes.
La vieille éclata d’un rire léger.
— Appétissantes, oui ! Et nourrissantes ! Pas comme les maigres soupes de la taverne. Allez, prenez-en une, ce n’est pas tous les jours qu’on a de la compagnie.
L’un après l’autre, Kathia, Bélisar, Yoolhyn et Orgrimm sortirent quelques pièces. Mamie Morgane les échangea avec lenteur, ses doigts osseux tremblant à peine, son regard pourtant vif et attentif, presque trop.
Après quelques minutes, la vieille femme pointa un doigt crochu vers la brume plus dense au nord.
— La taverne du Sang sur les Vignes est par là. Suivez la rue jusqu’à la place centrale. Vous y trouverez un feu, peut-être même du monde. Mais ne traînez pas dehors quand le soleil se couche. Ici, la nuit n’est pas pour les âmes imprudentes.
Kathia fronça les sourcils.
— Vous parlez comme si… quelque chose rôdait.
Mamie Morgane hocha lentement la tête, son sourire s’effaçant.
— Ce village, mes beaux enfants, s’appelle Barovie. Et il appartient… à lui. Au comte Strahd Von Zarovich.
Elle prononça le nom avec une révérence presque inconsciente, et une lueur étrange passa dans ses yeux.
— Restez discrets, restez sages, et surtout… soyez à l’abri avant la cloche du soir.
Puis, tirant de nouveau sa charrette, elle s’enfonça dans le brouillard, la clochette tintant faiblement, comme une mise en garde perdue dans la brume.
Arrivé au centre du village, le panneau de la taverne grinçait faiblement sous le vent. On y lisait, à la lueur tremblotante d’une lanterne, « Le Sang sur les Vignes », le mot « des » grossièrement barré et remplacé par un « sur les » écrit à la main, maladroitement, à l’encre séchée. Une odeur âcre de vin et de fumée s’échappait de l’intérieur, mêlée à celle, plus ancienne, de la pierre humide et du bois pourri. Alors que le groupe approchait de la porte, celle-ci s’ouvrit brusquement : trois silhouettes en sortirent, deux hommes aux yeux sombres et une femme, vêtus de manteaux colorés et de foulards bigarrés, des Vistani. L’un d’eux bouscula Bélisar sans même un regard d’excuse.
— Regardez où vous marchez, gadjo, lâcha-t-il d’une voix trainante, sans agressivité ouverte, mais avec ce mépris tranquille de ceux qui savent qu’ils sont chez eux.
La femme cracha au sol, devant les pieds de Bélisar, avant de marmonner dans une langue étrangère quelques mots. Kathia serra la mâchoire, Thalion posa la main sur son arc, mais Yoolhyn fit un signe discret pour les calmer. Les trois Vistani s’éloignèrent dans la brume, riant entre eux, leurs pas s’évanouissant dans la ruelle. Aucun d’entre eux ne remarqua que l’un des hommes, d’un geste rapide et habile, avait glissé un petit objet dans la poche arrière du sac de Bélisar.
Lorsqu’ils poussèrent enfin la porte, une chaleur lourde les enveloppa, saturée de vin renversé, de cire fondue et de résine brûlée. La lumière des chandelles révélait une salle aux poutres sombres, où quelques clients silencieux buvaient sans se regarder. Le tavernier, un homme grand et maigre nommé Arik, leva vers eux un visage sans expression : des yeux ternes, des gestes mécaniques. Il hocha lentement la tête, sans un mot, puis retourna essuyer le même verre pour la dixième fois. Derrière le comptoir, trois femmes aux airs de sœurs s’activaient, aux cheveux noirs et aux robes de velours sombres, chacune jetant au groupe un regard curieux mais prudent. L’une d’elles, la plus âgée, leur fit signe de s’asseoir.
C’est alors qu’un homme se leva d’une table isolée près de la cheminée. Il avait le port noble, les traits tirés par la fatigue, et une cicatrice ancienne courant sur sa tempe.
— Des voyageurs… rares sont ceux qui osent encore s’aventurer jusqu’ici, dit-il d’une voix grave, posée.
Il se présenta à Bélisar : Ismark Kolianovitch, fils du bourgmestre récemment défunt.
— Venez, partagez donc mon vin. Vous avez l’air d’avoir affronté la route de Barovie… et peut-être le destin qui y rôde.
Son regard glissa un instant vers la fenêtre, où le vent faisait battre les volets comme des poings impatients, avant de revenir à eux. Dans la chaleur factice de la taverne, un malaise persista pourtant, comme si dehors, le brouillard n’avait pas cessé de les observer.
Après des présentations rapides mais empreintes de méfiance, Ismark Kolianovitch posa enfin sa coupe de vin, le regard lourd, cerné de fatigue. Sa voix, grave et basse, résonna faiblement dans la pièce, couverte par le craquement du feu dans l’âtre.
— Depuis des semaines, la maison de mon père est assiégée chaque nuit. Des loups rôdent autour, griffent aux portes, hurlent jusqu’à l’aube. Et quand ce ne sont pas eux, ce sont les morts eux-mêmes qui reviennent frapper aux volets, comme s’ils réclamaient quelque chose… ou quelqu’un.
Son regard glissa vers la fenêtre, où le vent faisait vibrer les volets.
— Même lui… le comte Strahd von Zarovich. Il vient parfois. Pas toujours en chair et en os, mais je le sens… je le vois dans le brouillard. Il appelle ma sœur par un autre nom, Tatiana. Il dit qu’elle lui appartient.
Il serra les poings, le ton devenant plus âpre.
— Mon père, Kolyan Indirovich, n’a pas supporté cette terreur. Son cœur a lâché il y a quatre jours, la nuit d’une attaque. Depuis, je veille son corps. Le prêtre du village… il a peur, lui aussi. La cérémonie d’enterrement doit avoir lieu demain, mais je crains que les morts ne nous laissent pas en paix, même pour ça.
Il inspira profondément, puis leva les yeux vers Kathia et les autres.
— Je vous demande votre aide. Aidez-nous à tenir cette nuit, à défendre la maison, et demain, à offrir à mon père le repos qu’il mérite. En échange, vous aurez le toit, le repas, et la gratitude de Barovie.
Il se leva, tirant lentement sur ses gants de cuir usé.
— Venez avec moi. Vous rencontrerez ma sœur, Ireena. Elle est forte… plus que moi, peut-être. Mais chaque nuit l’affaiblit un peu plus.
Un silence pesant s’installa dans la pièce. Dehors, le vent hurlait entre les collines, et quelque part, au loin, un loup répondit d’un cri long et guttural, comme pour sceller la promesse d’une nuit sans repos.
La demeure du bourgmestre se dressait au bout du village, sombre et massive, telle une forteresse fatiguée par trop de nuits de siège. Le portail de fer tordu pendait sur une charnière brisée, oscillant au rythme du vent. Les murs de pierre portaient les stigmates d’assauts répétés : griffures profondes, impacts d’armes, fenêtres barricadées de planches grossières. La lourde porte de chêne était entaillée de marques de griffes noircies, comme brûlées par quelque maléfice. À l’intérieur, la lumière vacillante des chandelles dévoilait une maison autrefois noble, aujourd’hui éreintée. C’est là qu’ils la virent, Ireena. Jeune femme à la chevelure rousse flamboyante, aux yeux d’un bleu clair presque irréel, elle les accueillit d’un sourire sincère malgré la fatigue visible sur ses traits. Sa voix douce trancha avec la lourdeur du lieu :
— Soyez les bienvenus dans la maison des Kolianovitch.
Ils préparèrent ensemble le repas, cherchant un peu de normalité au milieu de l’oppression ambiante. Bélisar et Kathia sortirent alors deux tourtes soigneusement emballées, celles offertes par Mamie Morgane sur la route. L’odeur chaude et sucrée emplit la cuisine, chassant pour un temps la puanteur du bois brûlé et du vin éventé. Autour de la table, les discussions furent simples, humaines : les souvenirs de la route, les murmures sur le comte Strahd, les superstitions du village. Même Orgrimm, d’ordinaire bourru, rit de bon cœur à une plaisanterie de Yoolhyn.

Lorsque vint le moment de se reposer, ils établirent des tours de garde en binômes, conscients que la nuit ici n’était jamais tranquille. Durant leur veille, Bélisar et Ismark s’assirent près de la cheminée, la flamme projetant des ombres longues sur les murs fissurés. C’est là qu’Ismark parla, d’une voix basse et hésitante.
— Mon ami… je dois te demander une faveur. Ma sœur ne veut pas quitter cette maison. Elle croit pouvoir tenir tête au comte, mais c’est impossible. À Vallaki, à l’ouest, il y a une église consacrée. Le mal ne peut y pénétrer. Elle y serait en sécurité. Aide-moi à la convaincre, je t’en supplie. Si nous restons ici, Strahd finira par la prendre.
Bélisar hocha la tête gravement, le regard fixé sur le feu qui se mourait.
La nuit s’étira dans un silence anormalement paisible. Aucun hurlement, aucun grattement, aucun cri. Lorsque vint leur tour de dormir, Bélisar, Kathia, Orgrimm et Yoolhyn sombrèrent aussitôt dans un sommeil profond, bien trop profond. Aucun bruit, pas même les secousses, ne put les tirer de leurs rêves. Leurs visages, d’ordinaire marqués par la fatigue du voyage, se détendirent sous une étrange sérénité. Ils rêvèrent de collines baignées de soleil, de rivières claires, de chants lointains, des images qu’ils n’avaient plus connues depuis longtemps. Au matin, ils s’éveillèrent reposés, le cœur léger, tandis que Thalion et Ismark, échangeaient un regard inquiet.
Ce matin-là, la pluie tombait sans répit, battant contre les volets de la maison du bourgmestre comme des doigts impatients. Le feu du foyer peinait à réchauffer la pièce lorsque l’on frappa soudain à la porte. Ismark alla ouvrir, et une femme trempée jusqu’aux os apparut dans l’embrasure. Ses cheveux collés à son visage, ses yeux rougis par les larmes, elle tenait contre sa poitrine une vieille poupée de chiffon détrempée, à moitié éventrée par le temps. Sa voix, rauque et cassée, s’éleva au milieu du silence :
— S’il vous plaît… aidez-moi ! Aidez-moi à retrouver ma fille… ma pauvre Gertruda…
C’était Marie La folle, une villageoise connue pour son esprit fragile, que la douleur avait visiblement brisé.
Elle s’adressa directement à Ismark. Elle suppliait, tremblante, ses doigts crispés sur la poupée.
— Vous êtes fort, vous avez des amis… vous pouvez la retrouver ! Elle n’a que huit … non … treize ans, mon Dieu !
Ismark la prit doucement par les épaules pour la calmer, lui assurant qu’il ferait tout ce qu’il pourrait. Sa voix se fit plus grave lorsqu’il se tourna vers les aventuriers. Il expliqua que Gertruda, la fille de Marie, avait disparu depuis plusieurs mois. Sa mère, terrifiée à l’idée que Strahd la remarque et la prenne comme un trophée, la gardait enfermée dans sa chambre, la protégeant du monde extérieur. Mais un jour, dans un moment d’inattention, la porte était restée ouverte, et la jeune fille avait disparu dans la brume — pour ne jamais revenir.
Marie finit par s’en aller sous la pluie, titubant comme une ombre, serrant sa poupée contre elle. Mais à la porte, dans sa panique, elle la laissa tomber sans s’en rendre compte. La poupée s’écrasa dans la boue, le tissu imbibé d’eau. Yoolhyn, curieux, la ramassa avec précaution et la tourna entre ses doigts. En observant de plus près, il aperçut une petite étiquette cousue sur le dos de la poupée, à moitié effacée par le temps :
« Si c’est pas marrant, c’est pas Blinsky. »
Il fronça les sourcils et glissa la poupée dans son sac, tandis que la pluie battait toujours sur les toits de Barovie, rythmant la promesse d’un nouveau mystère dans cette terre maudite.
Fin du chapitre 4