Chapitre 6 — Les Ombres du village
Après les drames de l’église, les aventuriers regagnent la demeure du bourgmestre pour préparer le départ d’Ireena vers Vallaki. Quelques heures de repos et un repas partagé leur offrent l’illusion d’un peu de tranquillité. Mais en Barovie, les nuits les plus calmes sont souvent celles qui précèdent les pires horreurs.
La pluie tombait drue, fine et glaciale, en nappant le village d’un voile d’argent et de cendres. Leurs pas résonnaient sur les pavés inégaux, mêlant le cliquetis des armes au ruissellement continu des gouttières. Autour d’eux, les rares âmes de Barovie se hâtaient de rentrer, refermant portes et volets à leur passage, comme si la présence des étrangers portait malheur. Derrière les vitres ternies, des visages blêmes disparaissaient aussitôt qu’on les croisait. L’air sentait la terre mouillée, la suie et la peur. Kathia serrait contre elle son manteau détrempé, priant en silence pour ces gens sans espoir. Bélisar marchait en tête, le regard dur, tandis que Thalion jetait des coups d’œil vers les ruelles désertes, où la pluie effaçait toute trace de vie. Même Yoolhyn ne parlait plus. Et lorsque la silhouette sombre de la maison du bourgmestre apparut à travers la brume, leurs cœurs se serrèrent : ce refuge n’était qu’une autre ombre au milieu du désespoir.
À l’intérieur de la maison du bourgmestre, la lumière du jour filtrait à peine à travers les rideaux épais, dessinant sur les murs des ombres qui vacillaient au rythme du feu mourant dans l’âtre. Orgrimm, assis sur un tabouret près de la cheminée, grognait doucement en ajustant une bande de lin autour de son bras blessé. Kathia s’agenouilla à ses côtés, posant une main bienveillante sur son bras.
— La plaie se referme, mais tu dois te ménager, dit-elle d’une voix douce.
— Bah, ce n’est rien qu’un souvenir de plus, maugréa le nain en serrant les dents. Mais t’as raison, prêtresse… Je vais rester ici, avec la gamine et son frère. Si quelque chose tourne mal, ils auront besoin d’un bras solide.
Kathia leva un regard vers Ismark, qui se tenait près de la fenêtre barricadé.
— Je te le confie, dit Kathia d’un ton plus grave.
Ismark hocha lentement la tête.
— Tu peux compter sur moi Kathia. Barovie n’est plus sûre pour personne, même derrière ces murs.
Irina, pâle et silencieuse, observait la scène depuis l’escalier. Ses yeux fatigués se posèrent sur Bélisar, puis sur Kathia, et un mince sourire éclaira son visage.
— Soyez prudents, murmura-t-elle. Cette ville… ne veut plus du jour.
Bélisar rajusta son fourreau et hocha la tête.
— Nous reviendrons avant la tombée de la nuit. Si les dieux le veulent.
Ils quittèrent la demeure en silence. La pluie tombait toujours, fine comme une poussière glacée, tapissant les pavés d’un éclat blafard. Le village semblait désert, mais les rares silhouettes qu’ils croisaient s’écartaient sur leur passage, fuyant leur regard comme s’ils portaient la peste. Yoolhyn siffla entre ses dents.
— Charmante hospitalité… On dirait que même les corbeaux nous évitent.
Thalion, capuche rabattue, observait les toits penchés et les portes closes.
— Non… Ils nous observent, simplement. Ici, tout le monde a peur de tout. Et personne ne sait de quoi.
Le commerce de Bildrath se dressait enfin au détour d’une ruelle étroite, une bâtisse massive aux murs de pierre et au toit d’ardoise sombre. Une lanterne vacillante pendait au-dessus de la porte, projetant une lumière jaunâtre sur l’enseigne écaillée où l’on distinguait à peine le mot « commerce ». Kathia frappa doucement. Après un long moment, le verrou grinça, et une voix lasse répondit derrière la porte :
— C’est ouvert… si vous avez de quoi payer.
L’intérieur sentait le cuir et le métal froid. Des étagères couvertes de matériel poussiéreux bordaient les murs : cordes, clous, lampes à huile, quelques armes ternies. Bildrath, un homme grand et maigre, les regarda entrer sans un mot, l’œil méfiant. Bélisar s’avança, dégoulinant de pluie, et posa ses gants trempés sur le comptoir.
— Nous cherchons de quoi nous équiper. Cordes, torches, vivres, peut-être des flèches.
Bildrath haussa un sourcil et répondit d’une voix lente :
— Tout s’achète, voyageurs. Mais ici, tout se vend cher. Très cher.
Yoolhyn se pencha vers lui, un sourire malicieux aux lèvres.
— Cher ? À quel point cher ?
Le marchand le fixa un long moment avant de répondre, sans la moindre trace d’humour :
— Assez pour vous faire regretter d’avoir survécu jusque-là.
Un silence pesant suivit, brisé seulement par le craquement du plancher. Kathia soupira, puis dit doucement :
— Nous ne sommes pas là pour voler, monsieur. Nous voulons simplement survivre à cette terre.
Bildrath les regarda encore un instant, puis détourna les yeux.
— Alors prenez ce qu’il vous faut… mais souvenez-vous : ici, survivre, c’est déjà un luxe.
Dehors, la pluie redoubla, battant contre les vitres comme un chœur d’âmes en peine. Thalion tourna la tête vers la fenêtre, fixant la silhouette lointaine du château qui dominait toujours la vallée.
— Le vrai marchand, murmura-t-il, c’est lui là-haut. Et il ne vend que la peur.
Personne ne répondit. Le tonnerre gronda au loin, et l’ombre du château sembla frémir sous les éclairs. Les heures s’étaient étirées dans la boutique de Bildrath comme un long supplice. L’odeur de bois humide et de métal terni emplissait l’air, et chaque tentative de marchander semblait se heurter à un mur de froide indifférence. Bélisar avait fini par croiser les bras, exaspéré, tandis que Yoolhyn comptait et recomptait les quelques pièces d’argent qu’ils avaient réussi à conserver depuis leur arrivée. Kathia, lasse, se tenait près de la porte, murmurant une prière pour garder patience.
Le claquement d’une botte résonna soudain sur le seuil.
— Par Moradin, vous en faites des têtes d’enterrement.
Orgrimm entra, sa large silhouette emplissant presque l’encadrement de la porte. La pluie perlait encore sur sa barbe tressée, et son regard fatigué trahissait une nuit agitée. Il posa son marteau contre le mur et tira de son sac une trousse de forgeron usée.
— Bildrath, c’est ça ? J’ai quelques outils de bonne facture. Du vrai métal nain. Si tu sais reconnaître la valeur, on peut faire affaire.
Le marchand leva un œil morne sur les objets, avant de hausser les épaules.
— Du métal nain, ici ? Ce n’est pas ce qui manque. Mais j’achète… à bas prix.
Orgrimm grogna, s’appuyant sur le comptoir.
— Et je parie que tu vends à prix d’or.
Bildrath esquissa un sourire sec.
— Vous apprenez vite.
Après de longues minutes de négociations stériles, le nain finit par céder, troquant ses outils contre quelques pièces d’or.

Lorsqu’il quitta la boutique, la clochette tinta d’un son moqueur, et même la pluie sembla plus lourde qu’à son entrée.
Sur la place détrempée, le groupe se dirigea vers l’unique bâtiment d’où filtrait un peu de lumière : la taverne « du Sang sur les Vignes ». L’enseigne, à moitié effacée, grinçait au vent, et la porte céda sous sa main avec un gémissement las. À l’intérieur, l’air était épais de fumée et d’odeurs de vin aigre. La grande pièce ne comptait que trois femmes Vistani aux visages marqués et aux yeux brûlants chuchotant entre elles.
Bélisar commanda un plat chaud et quelques rations, posant lourdement ses pièces sur la table. Arik le regarda sans un mot, puis disparut dans l’arrière-salle. Le guerrier avala sa nourriture lentement, conscient des trois paires d’yeux fixées sur lui depuis l’autre bout de la pièce.
— Qu’est-ce que vous avez à regarder comme ça ? grommela-t-il, sans lever la tête.
Un rire bas, presque félin, lui répondit.
— Les étrangers, dit l’une des sœurs, ne savent pas toujours où ils mettent les pieds.
Il grogna encore, sans relever, se concentrant sur son assiette.
Leurs chuchotements les suivirent tout l’après-midi, pareils à des fils de soie tirés autour d’eux. Lorsqu’ils se levèrent enfin, la lumière du jour s’était changée en crépuscule, et la taverne était plongée dans une lueur rouge et or.
Dehors, la pluie avait cessé, mais la brume s’était épaissie. Le village semblait s’être endormi, à l’exception d’une silhouette familière qui poussait sa charrette au détour de la rue. La clochette de Mamie Morgane tintait doucement, et son sourire, aussi doux qu’inquiétant, se dessina dans la lueur des lanternes.
— Ah, mes braves voyageurs… vous revoilà, dit-elle d’une voix mielleuse. Vous avez faim, je le vois dans vos yeux. Une tourte pour oublier la fatigue, ou pour rêver un peu, peut-être ?
Bélisar échangea un regard avec Kathia, puis sortit quelques pièces de cuivre, résolu à ne pas s’attarder.
— Cinq tourtes, dit-il simplement. Une pour chacun. Et qu’elles soient de celles qui se mangent, pas de celles qui hantent les nuits.
Le sourire de la vieille s’étira, sans joie.
— Oh, celles-là… elles nourrissent bien les deux.
Elle déposa soigneusement les tourtes dans un linge de lin, que Yoolhyn prit avec une grimace méfiante. Orgrimm grogna un remerciement, tandis que Thalion, capuche rabattue, jetait un dernier regard autour d’eux — le village semblait se dissoudre dans la brume.
Sans un mot de plus, ils prirent le chemin du retour. Leurs pas lourds résonnaient sur les pavés détrempés, et les rares fenêtres encore éclairées se fermaient à leur passage. La pluie leur collait aux vêtements, et le vent portait de lointains murmures, comme si la ville elle-même les observait.
Lorsqu’ils atteignirent la maison du bourgmestre, la porte s’ouvrit aussitôt. Ismark les accueillit, l’air épuisé mais soulagé.
— Vous tombez bien, dit-il. Nous venons de terminer les préparatifs pour demain.
Irina se tenait près du foyer, les mains serrées sur une écharpe. Elle esquissa un sourire fatigué.
— Entrez vite, vous êtes trempés. Le repas est prêt.
La chaleur du feu les enveloppa, chassant un peu le froid de la route. Kathia posa le paquet de tourtes sur la table, et l’odeur du pain chaud se mêla à celle du potage fumant. Yoolhyn s’affala sur une chaise en soupirant.
— Enfin quelque chose qui ressemble à un vrai repas.
Bélisar retira ses gants, ses doigts encore engourdis par le froid.
— Mangeons, dit-il simplement. Demain, la route sera longue… et Barovie ne nous fera pas de cadeau.
Le feu crépitait doucement. La pluie battait les vitres. Et, pour un soir encore, la maison du bourgmestre fut un abri, fragile, éphémère, mais bien réel, contre la nuit qui s’étendait tout autour d’eux.
Fin du chapitre 6