Chapitre 12 — Aux portes de Vallaki
Après les ténèbres de la route, Vallaki paraît presque accueillante avec ses rues animées, ses lanternes et ses habitants souriants. Pourtant, derrière les slogans sur le bonheur et les préparatifs du Festival du Soleil Ardent, quelque chose sonne terriblement faux. À l’Auberge de l’Eau Bleue, les aventuriers comprennent rapidement que cette ville possède ses propres règles.
Le reste du voyage jusqu’à Vallaki se déroula sans encombre. La vieille route barovienne serpentait entre les bois morts et les collines noyées de brume, mais cette fois, aucun loup ne vint rôder autour de la charrette, aucun cri étrange ne résonna dans la forêt de Svalich. Pourtant, malgré ce calme inhabituel, l’atmosphère restait lourde. Les événements du cercle de monolithes continuaient de hanter les pensées des aventuriers tandis que les roues grinçantes de la carriole avançaient lentement vers l’ouest.
En fin de journée, les immenses palissades de Vallaki finirent par apparaître au détour de la route. De hauts murs de bois renforcés de pieux encerclaient entièrement la ville, dominant la vallée comme une forteresse assiégée par les ténèbres elles-mêmes. Au-dessus des portes, plusieurs bannières colorées claquaient mollement dans le vent. On y voyait un grand soleil souriant maladroitement peint, accompagné de slogans écrits en lettres épaisses :
« LE BONHEUR ÉLOIGNE LE MAL. »
« TOUS SERONT HEUREUX À VALLAKI. »
Devant l’entrée principale, deux gardes armés de hallebardes observèrent immédiatement le groupe avec méfiance. Leurs uniformes bleu sombre étaient usés par le temps, mais leurs regards restaient durs et disciplinés.
L’un d’eux leva la main lorsque les aventuriers approchèrent.
— Halte ! Identifiez-vous.
Bélisar s’avança lentement devant la charrette tandis que le garde détaillait chacun des voyageurs, s’attardant longuement sur les armes, les armures et les enfants installés à l’arrière.
— Noms. Provenance. Et raison de votre venue à Vallaki.
Le second garde gardait déjà une main posée sur la hampe de sa lance, observant les aventuriers avec une méfiance évidente. Son regard passait lentement de Bélisar à Yoolhyn, puis jusqu’à Naëlia et Orgrimm, comme s’il cherchait le moindre signe de menace ou de mensonge. Derrière lui, les lourdes portes de Vallaki demeuraient closes, tandis que les bannières du festival claquaient doucement au-dessus des remparts dans la lumière déclinante de la fin de journée.
— Les ordres du bourgmestre sont stricts, ajouta-t-il. Personne n’entre sans contrôle depuis les derniers incidents.
Yoolhyn leva un sourcil.
— Accueillants, chez vous.
Le garde ignora complètement la remarque.
Puis son regard changea légèrement lorsqu’il aperçut les décorations accrochées aux murs près de la porte : des guirlandes fanées, des lanternes colorées et plusieurs affiches placardées un peu partout.
— Vous arrivez juste à temps, déclara-t-il d’un ton presque mécanique. Le Festival du Soleil Ardent aura lieu bientôt sur la place centrale et le bourgmestre exige la présence de tous les habitants.
Son collègue hocha lentement la tête.
— À Vallaki, nous célébrons la joie. Souvenez-vous-en.
Après les longues formalités imposées par les gardes, les lourdes portes de Vallaki finirent enfin par s’ouvrir dans un profond grincement de bois et de chaînes. La petite troupe pénétra alors dans la ville à la lumière des dernières heures du jour.
Et immédiatement…
Quelque chose frappa les aventuriers.
L’ambiance. Cela n’avait rien à voir avec le village de Barovie. Ici, les rues étaient vivantes.
Des habitants discutaient devant leurs maisons. Certains riaient autour de petites tables installées devant les échoppes encore ouvertes. Des lanternes colorées avaient été suspendues un peu partout dans les rues en préparation du festival du lendemain, projetant des lumières chaudes sur les pavés humides. Même les enfants jouaient encore dans certaines ruelles malgré l’arrivée de la nuit.
Des sourires. Des conversations. Des éclats de rire.
Après des jours passés dans les ténèbres oppressantes de Barovie, cette atmosphère semblait presque irréelle.
Yoolhyn observa les habitants avec méfiance.
— Soit ces gens sont devenus fous… soit on est entrés dans une autre dimension.
Même Bélisar gardait la main proche de son arme. Quelque chose dans cette joie permanente sonnait faux. Trop forcé. Trop parfait.
Dans les rues, des affiches colorées étaient placardées.
Naëlia remarqua alors un homme qui souriait largement… malgré un regard vide et épuisé.
Comme si la ville entière jouait une pièce de théâtre dont personne n’avait le droit de sortir.
Guidés par les indications des gardes, les aventuriers finirent par rejoindre la grande place centrale de Vallaki. Là, au bord de la place, se dressait une vaste auberge aux murs sombres et au toit incliné décoré de nombreuses sculptures de corbeaux.
Une enseigne grinçait doucement au-dessus de la porte : L’Auberge de l’Eau Bleue.
De la lumière et des voix s’échappaient de l’intérieur.
Lorsque le groupe poussa la porte, une vague de chaleur les enveloppa aussitôt. L’odeur du feu de cheminée, de la soupe chaude et du vin épicé emplissait la grande salle commune. Plusieurs voyageurs et habitants discutaient autour des tables pendant qu’une femme élancée essuyait des chopes derrière le comptoir.
La femme leva immédiatement les yeux vers les nouveaux arrivants.
— Bienvenue à l’Eau Bleue, lança-t-elle d’une voix calme. Vous avez l’air d’avoir traversé l’enfer pour arriver jusqu’ici.
Un homme robuste apparut alors derrière elle, portant un plateau de repas fumants. Son regard attentif se posa aussitôt sur les enfants puis sur les visages épuisés des aventuriers.
— Danika, dit-il doucement… ils ont besoin de repos.
La femme hocha lentement la tête avant de contourner le comptoir.
— Je suis Danika Martikov. Et voici mon époux, Urwin. Prenez place. Ici… vous êtes en sécurité. Enfin… autant qu’on puisse l’être en Barovie.

Les aventuriers prirent finalement place dans la grande salle de l’Eau Bleue tandis qu’Urwin leur servait un repas chaud accompagné de pain noir et de vin barovien. Après avoir loué plusieurs chambres à l’étage pour la nuit, Ireena monta avec Freek et Myrtle afin que les enfants puissent enfin se reposer loin de l’agitation de la salle commune. En bas, près de l’immense cheminée, Bélisar, Naëlia, Yoolhyn, Orgrimm et Kathia observaient discrètement les habitants de Vallaki. L’auberge était pleine de vie. Des conversations animaient presque chaque table, et un homme vêtu d’un long manteau et coiffé d’un extravagant chapeau haut-de-forme monopolisait l’attention d’une dizaine de clients en racontant des histoires avec de grands gestes théâtraux. Son public riait régulièrement tandis qu’il exagérait visiblement chacun de ses récits.
À quelques mètres des aventuriers, deux hommes probablement déjà ivres plaisantaient bruyamment autour d’une chope renversée, riant si fort qu’ils attiraient régulièrement les regards agacés des autres clients. Entre les tables couraient également les deux jeunes garçons des Martikov, Brom et Bray. Les enfants semblaient incapables de tenir en place plus de quelques secondes. Ils passaient leur temps à courir dans toute la taverne, à se cacher derrière les clients ou à poser des questions aux nouveaux arrivants.
— Vous êtes des chasseurs de monstres ? demanda soudain Bray à Bélisar avec des yeux immenses.
— C’est vrai que vous venez du village de Barovie ? ajouta Brom avant même d’attendre une réponse.
Puis, brusquement, la porte de l’auberge s’ouvrit dans un grand courant d’air froid.
Le silence tomba presque immédiatement dans la salle.
Un homme massif venait d’entrer accompagné de deux gardes de Vallaki. Son visage était dur, marqué par plusieurs cicatrices, mais ce qui attirait immédiatement le regard était son bras droit. Un bras monstrueux. Déformé. Bien plus large qu’un bras humain normal, recouvert d’une peau rougeâtre et parcouru de veines noires semblables à des fissures brûlées. Les longues griffes qui terminaient sa main démoniaque claquaient doucement contre le bois lorsqu’il avançait.
Même les deux ivrognes cessèrent de rire.
L’homme balaya lentement la salle du regard avant de désigner un client assis seul près du fond de l’auberge. Contrairement aux autres habitants, celui-ci portait des vêtements de voyage et gardait une capuche rabattue sur son visage.
— Toi, déclara froidement l’homme au bras monstrueux.
Les deux gardes s’approchèrent aussitôt du voyageur, le relevèrent sans ménagement et l’emmenèrent vers la sortie malgré ses protestations étouffées. Aucun client n’intervint. Personne ne prononça un mot.
Puis la porte se referma derrière eux. Et presque aussitôt… Les conversations reprirent.
Les rires revinrent.
Comme si rien ne venait de se produire.
Quelques secondes plus tard, Danika apportait déjà les plats des aventuriers avec un sourire fatigué.
Et autour d’eux, les enfants Martikov recommençaient déjà à courir entre les tables comme si Vallaki refusait de laisser le silence s’installer trop longtemps.
Fin du chapitre 12