Chapitre 13 — Les Os de saint Andral
Au matin, le groupe conduit Ireena, Freek et Myrtle jusqu’à l’église Saint-Andral, qu’ils espèrent suffisamment sûre pour les protéger. Le père Lucian leur révèle cependant une terrible vérité : les reliques qui consacraient le sanctuaire ont disparu. Si Strahd découvre que l’église n’est plus protégée, Vallaki pourrait perdre son dernier véritable refuge.
Le reste de la soirée se déroula sans autre incident.
Peu à peu, l’agitation provoquée par l’arrivée de l’homme au bras monstrueux s’effaça. Les conversations reprirent autour des tables, les chopes s’entrechoquèrent de nouveau et les rires forcés des habitants couvrirent bientôt le souvenir du voyageur emmené par les gardes. Pourtant, aucun des aventuriers n’oublia réellement ce qu’il venait de voir. À Vallaki, chacun semblait avoir appris à détourner les yeux pour pouvoir continuer à vivre.
Épuisée par le voyage et les épreuves des derniers jours, Kathia fut la première à quitter la salle commune. Elle souhaita une bonne nuit à ses compagnons, puis gravit lentement l’escalier menant aux chambres.
Dans le silence de la sienne, elle déposa son équipement près du lit avant de s’agenouiller. Ses doigts se refermèrent autour de son symbole sacré et elle ferma les yeux.
Elle pria Bereï.
Elle pria pour Thalion, dont la mort au moulin pesait encore lourdement sur son cœur. Elle pria pour Ireena, Freek et Myrtle, qui avaient enfin trouvé un refuge provisoire. Elle pria également pour ses compagnons, dont les blessures ne se limitaient plus à celles que l’on pouvait voir. Enfin, elle demanda à sa déesse de lui accorder la force nécessaire pour affronter ce que la Barovie leur réservait encore.
Aucune réponse ne vint troubler le silence de la chambre. Pourtant, cette prière lui apporta un peu de paix. Lorsqu’elle se glissa sous les couvertures, la fatigue l’emporta presque aussitôt.
En bas, Bélisar, Orgrimm, Yoolhyn et Naëlia demeurèrent encore quelque temps dans la grande salle. Ils observèrent les derniers clients terminer leurs verres, échanger quelques paroles prudentes puis quitter l’auberge les uns après les autres. Même l’homme au chapeau extravagant finit par prendre congé après une ultime révérence théâtrale adressée à son auditoire.
À mesure que la soirée avançait, l’auberge retrouva son calme. Les flammes de la cheminée diminuèrent, les voix s’éteignirent et les garçons Martikov disparurent finalement à l’étage. Danika nettoya les dernières tables pendant qu’Urwin verrouillait soigneusement la porte d’entrée.
Lorsque la salle fut complètement vide, les quatre compagnons décidèrent à leur tour de rejoindre leurs chambres. Après quelques paroles échangées à voix basse, chacun gagna l’étage et referma sa porte derrière lui.
Bientôt, l’Auberge de l’Eau Bleue sombra dans le silence.
Dehors, Vallaki dormait sous ses guirlandes colorées et ses proclamations joyeuses. Mais derrière les volets fermés, personne ne riait plus.
Le lendemain matin, les aventuriers descendirent assez tôt dans la salle commune de l’Auberge de l’Eau Bleue. Les premières lueurs du jour traversaient difficilement les fenêtres, ternies par la brume qui enveloppait encore les rues de Vallaki. Dans l’âtre, les braises de la veille avaient été ravivées et diffusaient une chaleur agréable dans la pièce presque vide.
Danika leur servit un petit déjeuner simple composé de pain noir, de fromage, de fruits séchés et d’une boisson chaude. Ireena les rejoignit bientôt, accompagnée de Freek et de Myrtle. Les deux enfants paraissaient avoir mieux dormi que les nuits précédentes, même si leur silence et leurs regards méfiants trahissaient encore les épreuves traversées au moulin.
Les discussions autour de la table restèrent ordinaires. Chacun évoqua la nuit passée, le confort relatif des chambres et l’étrange tranquillité de Vallaki. Personne n’oubliait cependant la raison principale de leur présence dans la ville.
Ils devaient conduire Ireena auprès du père Lucian Petrovich, le prêtre de l’église Saint-Andral. Ismark leur avait confié sa sœur afin qu’ils la conduisent jusqu’à un lieu capable de la protéger. Derrière les murs consacrés de l’église, elle devait pouvoir échapper à l’attention du Malin, du Diable… de Strahd von Zarovich.
Après une courte discussion, ils décidèrent d’y emmener également Freek et Myrtle. Le père Lucian saurait peut-être leur offrir un refuge, ou du moins les aider à trouver un endroit où ils pourraient vivre sans craindre d’être de nouveau abandonnés à quelque créature de la nuit.
Kathia, cependant, ne se sentait pas bien.
Depuis son réveil, une étrange faiblesse pesait sur son corps. Elle avait l’esprit embrumé, l’estomac noué et les membres lourds, comme si le repos de la nuit n’avait fait qu’accentuer son épuisement. Elle tenta d’abord de ne rien laisser paraître, mais ses compagnons remarquèrent rapidement son visage pâle et son manque d’appétit.
— Je vais rester ici, finit-elle par reconnaître. J’ai besoin de repos… et de temps pour prier.
Elle comptait profiter du calme de l’auberge pour accomplir ses dévotions auprès de Bereï et tenter de retrouver ses forces. Même si l’idée de laisser partir ses compagnons sans elle lui déplaisait, elle savait qu’elle ne leur serait d’aucune aide dans cet état.
Après s’être assurés qu’elle ne manquait de rien, Bélisar, Orgrimm, Yoolhyn et Naëlia se préparèrent donc à partir. Ireena remonta brièvement chercher ses affaires tandis que Freek et Myrtle terminaient leur repas sous le regard attentif de Danika.
Quelques minutes plus tard, le petit groupe quitta l’Auberge de l’Eau Bleue.
Dehors, Vallaki s’éveillait lentement sous un ciel gris. Les commerçants ouvraient leurs échoppes, les habitants accrochaient de nouvelles décorations aux façades et les gardes patrouillaient déjà dans les rues. Partout, les affiches annonçant le Festival du Soleil Ardent rappelaient aux passants que la joie n’était pas seulement encouragée dans cette ville : elle semblait obligatoire.
Guidés par les indications de Danika, les quatre aventuriers prirent la direction de l’église Saint-Andral, accompagnés d’Ireena et des deux enfants.
Lorsqu’ils arrivèrent devant l’église Saint-Andral, la messe venait tout juste de se terminer.
Les lourdes portes étaient grandes ouvertes et les habitants de Vallaki se déversaient peu à peu sur le parvis. Hommes, femmes et enfants se dispersaient dans les rues en échangeant quelques paroles à voix basse. Certains adressaient aux nouveaux venus des regards curieux, mais la plupart passaient devant eux sans ralentir, pressés de reprendre leurs occupations ou de rejoindre les préparatifs du festival.
Bélisar attendit que la foule se soit suffisamment dissipée avant de conduire le groupe à l’intérieur.
L’église était plus modeste qu’ils ne l’avaient imaginé. La lumière grise du matin traversait les vitraux et déposait sur les dalles de longues taches colorées. Quelques cierges brûlaient encore près de l’autel, tandis qu’une odeur de cire chaude et d’encens flottait sous les hautes poutres de la nef. Les derniers murmures de la cérémonie semblaient s’attarder entre les murs.
Près du chœur, un prêtre vêtu de ses habits liturgiques discutait avec un jeune garçon. L’enfant pleurait silencieusement, les épaules secouées de petits tremblements. Le père Lucian s’était penché vers lui et lui parlait d’une voix basse, presque suppliante.

Lorsqu’il aperçut les aventuriers, le garçon tourna brusquement la tête dans leur direction. Ses yeux rougis s’agrandirent. Sans prononcer un mot, il s’éloigna du prêtre et partit en courant. Ses pas précipités résonnèrent dans la nef avant qu’il ne disparaisse par la porte située à l’est de l’église.
Le père Lucian demeura immobile quelques instants.
Il regarda la porte par laquelle l’enfant venait de s’enfuir, puis reporta son attention sur les nouveaux arrivants. Son visage était fermé et ses traits crispés par une inquiétude qu’il ne parvenait pas à dissimuler. Sous ses yeux s’étendaient de profondes cernes, comme s’il n’avait pas dormi depuis plusieurs nuits.
— Que faites-vous ici ? demanda-t-il finalement.
Son ton n’était pas hostile, mais il manquait de la chaleur que l’on aurait pu attendre d’un prêtre accueillant des voyageurs dans sa maison. Bélisar s’avança et expliqua brièvement qu’ils venaient du village de Barovie. Il désigna Ireena, puis les deux enfants qui se tenaient près d’elle.
À l’évocation de leur voyage et de la protection qu’ils espéraient trouver auprès de l’église, le regard du père Lucian se posa longuement sur Ireena. Une nouvelle tension traversa son visage.
— Je comprends, murmura-t-il. Accordez-moi seulement quelques minutes. Je dois retirer mes vêtements de cérémonie. Nous pourrons ensuite parler plus tranquillement dans mon bureau.
Il leur indiqua d’attendre dans la nef avant de gagner une petite pièce attenante.
Les aventuriers restèrent près des premiers bancs. Ireena tenait Myrtle contre elle, tandis que Freek observait les statues et les vitraux avec une curiosité prudente. Naëlia parcourut lentement l’église du regard. Malgré les symboles sacrés et les cierges allumés, elle ne ressentait pas la sérénité qu’aurait dû inspirer un tel lieu. Quelque chose pesait sur ces murs. Une inquiétude silencieuse, presque palpable.
Yoolhyn, toujours attentif à ce que les autres tentaient de dissimuler, s’éloigna discrètement en direction de la pièce dans laquelle le prêtre avait disparu.
Il s’arrêta près de la porte.
Derrière le bois, il entendit d’abord un souffle irrégulier, puis un sanglot étouffé.
Par une ouverture, le halfelin aperçut le père Lucian à genoux devant son lit. Le prêtre avait retiré une partie de ses vêtements liturgiques et se tenait courbé, les mains jointes contre le front. Ses épaules tremblaient. Il semblait prier, mais aucun mot distinct ne franchissait ses lèvres. Il pleurait en silence, comme un homme tentant désespérément de retenir l’effondrement de ses dernières certitudes.
Yoolhyn revint aussitôt prévenir ses compagnons.
Lorsque le père Lucian reparut enfin, vêtu d’une simple tenue sombre, il avait essuyé ses larmes. Pourtant, ses yeux rougis et son visage marqué ne laissaient aucun doute sur ce qu’il venait de traverser.
Bélisar l’observa avec gravité.
— Père Lucian… que se passe-t-il ici ?
Le prêtre s’immobilisa. Durant quelques secondes, il parut chercher une réponse capable de les éloigner de la vérité. Son regard passa de Bélisar à Naëlia, puis d’Ireena aux deux enfants.
Finalement, ses épaules s’affaissèrent.
— Venez, dit-il d’une voix fatiguée. Nous ne devons pas parler de cela dans la nef.
Il les conduisit dans son bureau, une petite pièce située juste à côté de sa chambre. Des livres religieux et des registres s’entassaient sur les étagères. Une table encombrée de parchemins occupait le centre de la pièce, accompagnée de quelques chaises dépareillées.
Le père Lucian referma soigneusement la porte derrière eux.
Puis il resta un instant la main posée sur la poignée, comme s’il craignait que quelqu’un puisse les écouter.
Dans le bureau, le père Lucian invita ses visiteurs à prendre place, mais demeura lui-même debout. Il se tenait derrière sa table encombrée, les bras serrés contre lui comme s’il cherchait à maintenir une distance entre les aventuriers et ses propres tourments.
Bélisar lui expliqua les raisons de leur venue. Il lui raconta leur départ du village de Barovie, la promesse faite à Ismark et les dangers qui poursuivaient Ireena. Il évoqua également Freek et Myrtle, arrachés aux griffes des guenaudes du vieux moulin, et leur besoin de trouver enfin un refuge sûr.
Durant tout le récit, le père Lucian resta silencieux.
Son regard passait d’un visage à l’autre avec une prudence presque maladive. Il posa plusieurs questions sur leurs intentions, leur voyage et les raisons qui les avaient poussés à risquer leur vie pour protéger des inconnus. Naëlia répondit avec la franchise qui la caractérisait. Orgrimm, moins habile avec les mots, affirma simplement qu’il n’était pas question d’abandonner les enfants. Quant à Yoolhyn, il rappela que, dans un pays comme celui-ci, ceux qui détournaient les yeux finissaient toujours par ressembler aux monstres qu’ils prétendaient craindre.
Peu à peu, la méfiance du prêtre sembla s’estomper.
Il comprit que les voyageurs assis devant lui n’étaient ni des mercenaires attirés par une récompense ni des serviteurs du comte venus éprouver sa loyauté. Ils avaient affronté les ténèbres et choisi, malgré leurs pertes, de protéger ceux qui ne pouvaient se défendre seuls.
Lorsqu’il apprit que Bélisar était de noble naissance, le père Lucian l’observa plus attentivement.
— Alors vous connaissez le poids d’un devoir que l’on ne peut abandonner, murmura-t-il.
Bélisar soutint son regard.
— Un titre ne vaut rien si celui qui le porte refuse de protéger ceux qui comptent sur lui.
Ces quelques mots achevèrent de briser les dernières défenses du prêtre.
Le père Lucian baissa la tête. Ses mains se mirent à trembler, puis il s’appuya contre la table comme si ses jambes ne pouvaient plus le soutenir. Un premier sanglot lui échappa. Il tenta de l’étouffer, mais toute la peur et toute la culpabilité qu’il contenait depuis plusieurs jours remontèrent brutalement à la surface.
Il s’effondra sur sa chaise et enfouit son visage entre ses mains.
— Je ne peux pas la protéger…
Ireena pâlit.
— Que voulez-vous dire ?
Le prêtre releva lentement la tête. Ses joues étaient couvertes de larmes.
— Cette église n’est plus consacrée.
Le silence tomba dans le bureau.
Freek se rapprocha instinctivement d’Ireena tandis que celle-ci posa une main rassurante sur l’épaule de Myrtle. Naëlia échangea un regard inquiet avec Bélisar.
Le père Lucian poursuivit d’une voix brisée :
— L’église Saint-Andral devait être un refuge. Tant que sa relique demeurait sous ces murs, aucun mal ne pouvait franchir son seuil. Ni les morts, ni les serviteurs du Diable…
Il hésita avant de prononcer la suite, comme si les mots lui brûlaient les lèvres.
— Mais les ossements de saint Andral ont été dérobés.
Bélisar fronça les sourcils.
— Dérobés par qui ?
— Je l’ignore. Ils reposaient sous l’autel depuis des générations. Très peu de personnes connaissaient leur existence, et moins encore savaient où elles étaient cachées. Il y a quelques jours, j’ai découvert que la dalle avait été déplacée. La crypte était vide.
La voix du prêtre se brisa de nouveau.
— Depuis, ces murs ne sont plus protégés. Cette église n’est plus qu’un bâtiment de pierre et de bois. Les habitants continuent d’y venir chaque matin, persuadés qu’ils se trouvent dans le dernier sanctuaire de Vallaki… mais ce n’est plus vrai.
Son regard se posa sur Ireena.
— Si le diable apprend que vous êtes ici, je ne pourrai rien faire pour vous. Je ne pourrai protéger ni cette jeune femme, ni ces enfants, ni aucun des fidèles qui franchissent encore cette porte.
Il se leva difficilement et contourna la table. Toute la distance qu’il avait conservée jusque-là avait disparu. Il n’était plus seulement le prêtre de Saint-Andral, mais un homme terrifié, écrasé par une responsabilité devenue trop lourde.
— Je ne sais plus vers qui me tourner. Je ne peux pas prévenir les autorités sans provoquer la panique, et je crains que la personne responsable du vol ne soit encore parmi nous. Si la nouvelle se répand, Vallaki saura que son dernier refuge n’existe plus.
Il joignit les mains devant lui.
— Je vous en supplie… aidez-moi à retrouver les ossements de saint Andral. Sans eux, je ne peux pas reconsacrer cette église.
Bélisar regarda ses compagnons. Tous comprenaient désormais que leur mission ne s’achevait pas avec l’arrivée d’Ireena à Vallaki.
Fin du chapitre 13