Chapitre 16 – La filature de Yoolhyn
Après le combat contre les vampires, Bélisar est conduit sous escorte vers le manoir du bourgmestre tandis que Yoolhyn le suit discrètement à travers les rues. Mais une rencontre inattendue avec Strahd laisse au voleur des souvenirs fragmentés et de nouvelles morsures. Peu après, une mystérieuse invitation de Lady Fiona Wachter vient encore compliquer la situation.
À l’intérieur de la fabrique de cercueils, l’odeur du bois brisé et de la poussière se mêlait encore à celle du combat. Naëlia et Orgrimm demeuraient cachés dans l’échoppe, attendant que l’effervescence retombe dans la rue. Ils ne pourraient rejoindre l’église Saint-Andral qu’une fois les curieux dispersés et les gardes suffisamment éloignés.
Dehors, Bélisar se tenait sous la surveillance d’Izek et de ses hommes. Le guerrier n’avait pas été enchaîné, mais les gardes qui l’entouraient ne lui laissaient aucune possibilité de s’éloigner. Sous les regards inquiets des habitants rassemblés devant l’échoppe, ils se mirent en route pour le manoir du baron, où il devrait répondre des événements survenus chez Henrik van der Voort.
Yoolhyn avait vu les gardes emmener son compagnon et n’avait aucune intention de le laisser disparaître dans les rues de Vallaki sans savoir ce qui l’y attendait. Il rabattit légèrement son manteau sur ses épaules, attendit que la troupe ait pris un peu d’avance, puis se glissa dans son sillage.
À bonne distance, le halfelin commença la filature de Bélisar.
Bélisar avançait au milieu d’une dizaine de gardes, cerné de toutes parts par les pointes de leurs hallebardes. Deux hommes marchaient presque épaule contre épaule avec lui, comme si le guerrier risquait de s’évanouir dans la brume au moindre relâchement de leur vigilance. À la tête de l’escorte, Izek Strazni imposait un rythme étonnamment lent.
Le manoir du bourgmestre n’était pourtant pas très éloigné, mais le capitaine de la garde semblait n’éprouver aucune urgence à y conduire son prisonnier.
À chaque carrefour, Izek s’arrêtait pour inspecter la rue. Son regard sévère glissait sur les façades, les guirlandes détrempées et les affiches annonçant le prochain Festival du Soleil Ardent. Lorsqu’une proclamation était de travers ou commençait à se décoller sous l’effet de l’humidité, il désignait simplement le mur de son bras monstrueux.
— Remettez-moi cela correctement.
Deux gardes quittaient alors les rangs pour lisser le parchemin contre les pierres ou planter de nouveaux clous dans le bois. Pendant ce temps, les autres surveillaient Bélisar avec une attention presque excessive.
Plus loin, un marchand baissa précipitamment les yeux à leur passage. Izek s’immobilisa devant son étal.
— Quelque chose vous contrarie ?
L’homme releva aussitôt la tête. Un sourire crispé apparut sur son visage.
— Non, capitaine. Tout va bien.
Izek le contempla quelques secondes avant de reprendre sa marche.
— Tout ira bien, corrigea-t-il froidement.
— Tout ira bien, répéta le marchand.
Autour de lui, les habitants s’empressèrent de sourire à leur tour. Certains saluèrent les gardes avec un enthousiasme forcé ; d’autres se mirent soudainement à discuter du festival, comme si l’arrivée prochaine de cette nouvelle célébration constituait leur unique préoccupation. Dès que l’escorte s’éloignait, les sourires disparaissaient et les conversations s’éteignaient.
Bélisar observait ce spectacle sans rien dire. Il comprenait désormais que les fêtes de Vallaki n’étaient pas seulement destinées à divertir la population. Elles servaient aussi à mesurer son obéissance.
Cette progression lente facilitait considérablement la tâche de Yoolhyn.
Le halfelin suivait l’escorte à bonne distance, passant d’un porche à l’autre et profitant des fréquents arrêts pour réduire l’écart. Sa petite taille lui permettait de disparaître derrière les étals, les tonneaux et les charrettes abandonnées le long des maisons. Lorsqu’un garde tournait la tête dans sa direction, il ralentissait simplement l’allure ou s’attardait devant une vitrine, prenant l’air d’un passant curieux parmi tant d’autres.
Izek et ses hommes ne cherchaient d’ailleurs pas à passer inaperçus. Le martèlement régulier de leurs bottes, le cliquetis de leurs armes et les ordres aboyés par leur capitaine annonçaient leur présence longtemps avant qu’ils n’apparaissent. Yoolhyn n’avait qu’à suivre le silence qui se formait sur leur passage.
Il gardait constamment Bélisar en vue.
Pour le moment, son compagnon ne semblait pas maltraité. Les gardes le surveillaient étroitement, mais aucun n’osait le provoquer sous le regard d’Izek. Cela n’avait pourtant rien de rassurant. Plus ils approchaient du centre de Vallaki, plus les rues devenaient larges et plus les proclamations du Baron recouvraient les murs.
Au-dessus de chaque affiche revenait la même promesse, peinte en grandes lettres maladroites :
**TOUT IRA BIEN !**
Dissimulé sous l’auvent d’une échoppe, Yoolhyn regarda l’escorte repartir après une nouvelle inspection. Puis il rabattit légèrement sa capuche et se remit en mouvement.
L’escorte atteignit bientôt la place centrale de Vallaki.
Yoolhyn ralentit en arrivant à l’angle de la dernière rue. Devant lui, les gardes débouchaient déjà entre les maisons décorées de guirlandes fanées et de bouquets de fleurs mortes. Bélisar demeurait au centre du groupe, toujours étroitement encadré, tandis qu’Izek conduisait ses hommes vers la fontaine de pierre.
Le halfelin s’apprêtait à les suivre lorsqu’une présence attira son attention.
Un homme se tenait sous l’auvent d’une maison, légèrement en retrait de la foule. Grand et mince, il portait un long manteau noir d’une élégance inhabituelle à Vallaki. Un haut-de-forme assombrissait son visage, et l’une de ses mains gantées reposait sur le pommeau argenté d’une canne. Tout, dans sa tenue et dans son immobilité, contrastait avec les vêtements grossiers et les démarches pressées des habitants.
Il ne semblait ni surpris par l’arrivée des gardes ni intéressé par le prisonnier qu’ils escortaient.
Il regardait Yoolhyn.
Le halfelin suspendit son pas.

Une voix intérieure lui souffla de détourner les yeux, de reprendre la filature et de ne surtout pas perdre Bélisar de vue. Pourtant, il en fut incapable. Quelque chose, dans le regard de cet inconnu, retenait le sien avec une force silencieuse. Sous le bord du chapeau, deux lueurs rouge sombre brillaient derrière des verres teintés.
L’homme inclina très légèrement la tête.
Le bruit de la place s’éloigna.
Le martèlement des bottes, les ordres des gardes et le murmure des habitants se fondirent en une rumeur sourde. Même la silhouette de Bélisar disparut peu à peu aux yeux de Yoolhyn, avalée par un brouillard qui n’existait pourtant nulle part autour de lui.
Il ne resta bientôt plus que ce regard.
Puis, plus rien.
Yoolhyn inspira brusquement.
Son dos heurta un mur humide. Sa main droite s’était refermée sur le manche de sa dague sans qu’il se souvienne de l’avoir dégainée.
Il se trouvait seul dans une ruelle étroite, entre deux rangées de maisons aux façades noircies. Une rigole d’eau sale coulait entre les pavés et l’odeur âcre des détritus s’échappait de plusieurs caisses éventrées. Devant lui, la rue formait un coude avant de rejoindre une artère plus importante.
Pendant quelques secondes, il demeura parfaitement immobile.
Comment était-il arrivé là ?
Son dernier souvenir était celui de l’escorte entrant sur la place centrale. Après cela… rien. Seulement une impression confuse, semblable au souvenir d’un rêve qui se dérobait à mesure qu’il tentait de le saisir.
Yoolhyn ferma les yeux et chercha à remettre de l’ordre dans ses pensées.
Bélisar.
Il rangea aussitôt sa dague et quitta la ruelle d’un pas rapide.
Les clameurs de la place lui parvinrent avant qu’il n’en retrouve l’entrée. Il reconnut la voix d’Izek, forte et autoritaire, puis les rires lourds de plusieurs gardes. Yoolhyn ralentit, rabattit sa capuche et se glissa derrière une charrette chargée de sacs de farine.
L’escorte n’avait pas encore quitté les lieux.
Izek avait simplement profité de son passage pour effectuer une inspection complète de la place. Deux gardes achevaient de redresser une proclamation du Festival du Soleil Ardent contre la façade d’une boutique. Un troisième réprimandait son propriétaire, coupable d’avoir laissé les fleurs de sa devanture se faner avant le début des festivités.
— Le Baron se donne beaucoup de peine pour apporter un peu de joie à cette ville, déclara Izek. La moindre des choses serait de montrer que vous lui en êtes reconnaissant.
— Je le suis, capitaine, assura le commerçant.
— Alors pourquoi ne souriez-vous pas ?
L’homme esquissa immédiatement une grimace maladroite.
Les gardes éclatèrent de rire.
— Voilà qui est déjà mieux, se moqua l’un d’eux. On croirait presque qu’il est heureux.
Izek posa sa main humaine sur l’épaule du commerçant et le força à se tourner vers le nord de la place.
Une rangée de piloris se dressait là, exposée à la vue de tous. Plusieurs hommes et femmes y étaient enfermés, le cou et les poignets pris dans d’épaisses planches de bois. Des têtes d’âne grossièrement façonnées en plâtre recouvraient leurs visages. Un enfant se trouvait parmi eux, trop petit pour se tenir correctement debout. Chaque fois que ses jambes faiblissaient, le bois du pilori le retenait douloureusement par les poignets.
— Regardez-les bien, ordonna Izek. Eux aussi avaient oublié de sourire.
Le commerçant pâlit.
— Cela ne m’arrivera plus.
— Je le sais.
Izek lui adressa une tape presque amicale avant de rejoindre ses hommes.
Bélisar avait assisté à toute la scène sans prononcer un mot. Son expression suffisait cependant à montrer ce qu’il pensait de cette prétendue bonne humeur. L’un des gardes le remarqua et lui donna un léger coup du manche de sa hallebarde dans le dos.
— Quelque chose vous amuse moins, l’étranger ?
Bélisar tourna lentement la tête vers lui.
Le garde cessa aussitôt de sourire et raffermit sa prise sur son arme.
Izek observa brièvement les deux hommes, puis désigna la rue qui quittait la place en direction du manoir.
— Nous avons assez perdu de temps. En avant.
La formation se remit en marche.
Yoolhyn quitta sa cachette quelques instants plus tard et se mêla aux habitants qui traversaient la place. Il venait de reprendre la filature lorsqu’un homme vêtu de sombre apparut dans son champ de vision.
Grand, maigre et légèrement voûté, l’inconnu semblait marcher sans but précis. Son visage anguleux était marqué par l’âge, mais ses petits yeux vifs observaient attentivement les alentours. Son regard se posa brièvement sur Yoolhyn avant de s’en détourner.
Lorsqu’ils se croisèrent, l’homme fit brusquement un pas de côté et heurta le halfelin à l’épaule.
— Toutes mes excuses, murmura-t-il en le retenant brièvement par le bras. Je ne regardais pas où j’allais.
Le contact ne dura qu’un instant. D’un geste précis, dissimulé par les pans de son manteau, l’homme glissa une enveloppe pliée dans l’une des poches de Yoolhyn.
Le halfelin lui adressa un regard méfiant, mais l’inconnu s’était déjà écarté.
— Ma maladresse, rien de plus, ajouta-t-il avec un sourire courtois.
Puis il reprit sa route et disparut tranquillement parmi les passants, sans se retourner.
Yoolhyn n’accorda pas davantage d’importance à l’incident. Devant lui, Bélisar et ses gardes s’éloignaient déjà de la place. Il rabattit sa capuche et pressa le pas pour ne pas les perdre une seconde fois.
Yoolhyn n’accorda d’abord pas davantage d’importance à l’incident. Devant lui, Bélisar et les gardes s’éloignaient déjà de la place. Il rabattit sa capuche et pressa le pas pour ne pas les perdre une seconde fois.
Après quelques mètres, il sentit pourtant quelque chose de rigide frotter contre sa hanche.
Sans cesser d’avancer, il glissa une main dans sa poche et en retira une enveloppe pliée. Il ralentit aussitôt. Il était certain qu’elle ne s’y trouvait pas quelques instants plus tôt.
Son regard se porta sur l’homme qui l’avait bousculé, mais celui-ci avait déjà disparu parmi les passants.
Yoolhyn se glissa sous le porche d’une maison et ouvrit discrètement l’enveloppe. Il déplia le courrier, parcourut rapidement les premières lignes, puis reprit sa lecture avec davantage d’attention.
Lady Fiona Wachter les invitait à dîner le soir même.
Elle connaissait leur présence à Vallaki, avait déjà entendu parler de leurs exploits et les mettait ouvertement en garde contre le baron Vargas Vallakovich. Selon elle, le bourgmestre était un homme instable, incapable de tolérer la moindre pensée indépendante. Elle affirmait également qu’il les ferait désormais surveiller.
Yoolhyn releva les yeux vers l’escorte qui poursuivait sa route.
L’avertissement arrivait peut-être un peu tard.
Il replia soigneusement la lettre, la remit dans son enveloppe et l’enfonça au fond de sa poche. Il lui faudrait la montrer aux autres dès qu’ils seraient de nouveau réunis. Pour l’heure, Bélisar restait sa priorité.
Le halfelin reprit la filature.
L’escorte avançait désormais sans s’arrêter. Les rues devenaient progressivement plus larges et les maisons plus imposantes. Au bout de l’une d’elles se dessinait déjà la haute palissade entourant le manoir du bourgmestre.
Yoolhyn réduisit légèrement la distance afin de ne pas perdre Bélisar au moment où les gardes franchiraient le portail.
C’est alors qu’il aperçut de nouveau l’homme maigre qui l’avait bousculé sur la place.
L’inconnu se tenait près d’Izek, comme s’il avait attendu l’arrivée de l’escorte. Il lui parlait à voix basse, une main posée devant sa bouche. Izek l’écoutait sans interrompre sa marche.
Puis l’homme se retourna.
Son regard trouva immédiatement Yoolhyn parmi les passants.
Il leva le bras et le désigna du doigt.
— Là, lança-t-il.
Yoolhyn comprit trop tard.
Quatre gardes se détachèrent aussitôt de la formation et coururent dans sa direction. Les passants s’écartèrent précipitamment, libérant autour du halfelin un espace vide qui ne lui offrait plus aucun endroit où se dissimuler.
Il aurait dû fuir.
Une ruelle s’ouvrait à quelques pas sur sa droite. Il lui suffisait de s’y précipiter, de renverser quelques caisses derrière lui et de disparaître entre les maisons. Son corps connaissait déjà les gestes à accomplir.
Pourtant, il ne bougea pas.
Ce ne fut pas seulement la surprise qui l’immobilisa. Pendant une brève seconde, toute volonté de s’enfuir sembla l’abandonner. L’idée même de résister lui parut inutile, presque étrangère, comme si une main invisible avait étouffé son instinct avant qu’il ne puisse lui obéir.
Lorsque Yoolhyn retrouva pleinement ses esprits, les quatre gardes l’avaient déjà encerclé.
Deux hallebardes lui barraient la route. Une troisième pointe s’était arrêtée à quelques centimètres de sa poitrine, tandis qu’un garde se plaçait derrière lui pour empêcher toute retraite.
— Les mains bien en vue, ordonna l’un d’eux.
Yoolhyn leva lentement les bras. Il jeta un regard vers l’homme qui l’avait dénoncé, mais celui-ci s’éloignait déjà, aussi tranquillement qu’après leur première rencontre.
— Avance.
Les gardes le poussèrent jusqu’à l’escorte.
Bélisar tourna la tête en le voyant arriver. La surprise traversa son visage, bientôt remplacée par une expression où se mêlaient l’inquiétude et une pointe d’agacement.
— Yoolhyn ?
Le halfelin lui adressa un sourire embarrassé.
— J’avais peur que tu te sentes seul.
L’un des gardes lui donna une bourrade pour le faire avancer.
Izek les observa tour à tour. Son visage demeurait fermé, mais une lueur satisfaite brillait dans ses yeux.
— Voilà qui nous évitera d’avoir à rechercher le reste de vos compagnons un par un.
Yoolhyn ne répondit pas. Il sentit le bord de l’enveloppe contre sa hanche et résista à l’envie de vérifier qu’elle était toujours là. Les gardes ne l’avaient pas encore fouillé. Aussi longtemps qu’ils l’ignoraient, la lettre de Lady Wachter demeurait en sécurité.
Le portail du manoir s’ouvrit devant eux.
Izek entra le premier, suivi de Bélisar et de Yoolhyn, désormais tous deux entourés par les gardes. La cour intérieure était silencieuse, dominée par la haute façade blanche de la demeure du bourgmestre. Derrière les nombreuses fenêtres, les rideaux demeuraient soigneusement tirés.