Chapitre 18 – Le manoir Vallakovich
Bélisar et Yoolhyn découvrent l’intérieur du manoir Vallakovich et rencontrent Lydia, Victor et surtout le baron Vargas. Entre explosions mystérieuses, discours sur le bonheur et déjeuner soigneusement organisé, le bourgmestre cherche rapidement à faire des aventuriers les nouveaux symboles de sa politique. À Vallaki, même les héros peuvent devenir des outils de propagande.
Les grilles du manoir se refermèrent derrière Bélisar et Yoolhyn dans un claquement métallique.
Ils venaient à peine de pénétrer dans la cour lorsque les cloches de Saint-Andral se mirent à sonner.
La première vibration roula au-dessus des toits de Vallaki. Une seconde lui répondit, plus claire, bientôt suivie d’une troisième. Leur écho franchit les murailles et se répercuta contre les façades sombres de la ville.
Bélisar s’arrêta et tourna la tête en direction de l’église, invisible derrière les maisons.
Ces cloches n’avaient rien d’un glas.
Elles ne sonnaient ni l’alerte ni la mort.
Quelque chose dans leur voix portait une chaleur inattendue, presque oubliée en Barovie.
— Les ossements, murmura-t-il.
Yoolhyn regarda lui aussi vers les toits.
— Naëlia et Orgrimm ont réussi.
Un bref soulagement passa entre les deux hommes. Malgré les gardes qui les entouraient et les hauts murs du manoir qui se dressaient devant eux, ils savaient désormais que leurs compagnons étaient parvenus jusqu’à Saint-Andral.
Izek Strazni ne leur laissa pas davantage de temps.
— Avancez.
Ils gravirent les marches sous bonne escorte.
La porte du manoir s’ouvrit avant même qu’un garde ait eu besoin de frapper. Une femme élégamment vêtue apparut dans l’encadrement. Ses cheveux gris étaient soigneusement relevés et son visage arborait un sourire si appliqué qu’il semblait avoir été préparé longtemps à l’avance.
Elle posa les yeux sur Bélisar, puis sur Yoolhyn. Son expression vacilla légèrement en découvrant leurs vêtements marqués par le combat.
— Soyez les bienvenus au manoir Vallakovich, déclara-t-elle néanmoins avec chaleur. Je suis Lydia Petrovna Vallakovich, l’épouse du baron.
Son regard glissa ensuite vers Izek.
— Mon époux est-il informé de leur arrivée ?
— Il les attend, répondit le chef de la garde.
— Naturellement.
Lydia joignit les mains devant elle.
— Entrez donc. Il ne faudrait pas que vous restiez dans le froid. Ici, tout invité du baron doit se sentir en sécurité.
Bélisar échangea un regard avec Yoolhyn.
Le cercle de gardes qui se resserra derrière eux donnait à cette hospitalité une apparence toute relative.
Ils pénétrèrent dans le manoir.
L’intérieur contrastait avec la grisaille des rues. Des tapisseries colorées recouvraient les murs et plusieurs bouquets de fleurs séchées avaient été disposés dans de grands vases. Des rubans aux couleurs éclatantes entouraient les rampes et les chandeliers. Partout, les décorations semblaient lutter désespérément contre l’atmosphère pesante de Vallaki.
Lydia les conduisit jusqu’à un petit salon privé situé à l’écart du vestibule.
Deux fauteuils rembourrés faisaient face à un canapé installé devant une cheminée. Un feu modeste brûlait dans l’âtre. Sur les murs, des portraits austères représentaient plusieurs générations de Vallakovich, tous figés dans la même dignité sévère.
— Je vous en prie, installez-vous, leur proposa Lydia.
Les gardes restèrent devant la porte. Izek entra avec eux et prit position près de la cheminée, les bras croisés.
Bélisar demeura debout.
Yoolhyn, au contraire, s’assit avec l’aisance d’un homme venu rendre une simple visite de courtoisie.
— Votre demeure est charmante, madame, déclara-t-il.
Le sourire de Lydia s’élargit aussitôt.
— Vous êtes bien aimable. Nous faisons tout notre possible pour entretenir un peu de lumière dans cette ville. Mon époux affirme toujours que le bonheur commence par les choses que l’on choisit de montrer aux autres.
— Une pensée admirable.
Bélisar lança un regard discret à son compagnon.
Yoolhyn ne parut pas le remarquer.
Quelques minutes s’écoulèrent avant que des pas lourds ne retentissent dans le couloir. La porte s’ouvrit brusquement et le baron Vargas Vallakovich entra dans le salon.
C’était un homme imposant, large d’épaules, dont la seule présence semblait rétrécir la pièce. Il portait des vêtements sombres, soigneusement coupés, ainsi qu’un manteau bordé de fourrure. Son visage épais était encadré par une barbe taillée avec rigueur.
Il observa longuement les deux aventuriers avant d’ouvrir les bras.
— Ainsi, voici les étrangers dont toute la ville parle !
Sa voix puissante emplit le salon.
Yoolhyn se leva aussitôt.
— Baron Vargas Vallakovich, je présume.
— Lui-même.
Vargas s’approcha et lui tendit la main. Yoolhyn la serra sans hésitation. Bélisar l’imita avec davantage de réserve.
— Asseyez-vous, asseyez-vous ! ordonna le baron en prenant place dans le fauteuil le plus imposant. Nous avons beaucoup de choses à nous dire.
Lydia quitta la pièce en s’excusant.
Vargas posa ses mains sur les accoudoirs.
— Commençons par le commencement. Qui êtes-vous et que venez-vous faire à Vallaki ?
Yoolhyn laissa passer un court silence avant de répondre.
— Nous sommes des voyageurs, monsieur le baron. Les routes de Barovie nous ont conduits jusqu’à votre ville et nous espérions y trouver un refuge.
— Un refuge ?
Vargas afficha un large sourire.
— Alors vous êtes arrivés au seul endroit de cette vallée où les honnêtes gens peuvent encore vivre sans trembler à chaque tombée de la nuit !
Il se pencha vers eux.
— Vallaki est une ville sûre.
Bélisar pensa aux hommes, aux femmes et aux enfants enfermés dans les piloris de la place. Il revit les têtes d’âne en plâtre, les regards baissés et les gardes fouillant les maisons.
Il ne répondit rien.
Yoolhyn, lui, acquiesça avec conviction.
— C’est précisément l’impression que nous avons eue en franchissant vos murailles.
Le baron parut ravi.
— Vous voyez, Izek ? Cet homme comprend immédiatement ce que certains de mes administrés refusent encore d’admettre.
Izek ne réagit pas.
Vargas reporta son attention sur Yoolhyn.
— Mais vous n’avez toujours pas expliqué comment vous êtes arrivés en Barovie.
— Par la route, répondit-il. Du moins, c’est ce que nous pensions. Le brouillard s’est refermé derrière nous et, lorsque nous avons tenté de revenir sur nos pas, le chemin avait disparu.
— Les brumes, grommela le baron. Elles attirent parfois ici des voyageurs venus de contrées lointaines. Vous n’êtes ni les premiers ni, je le crains, les derniers.
— Nous cherchons encore un moyen de repartir, précisa Bélisar.
Le sourire de Vargas se figea un instant.
— Repartir ?
— Nous ne sommes pas venus de notre plein gré.
— Naturellement, répondit le baron. Mais puisque le destin vous a conduits à Vallaki, vous devriez considérer cette épreuve comme une occasion.
— Une occasion ? demanda Bélisar.
— Celle de participer à quelque chose de plus grand que vous.
Vargas se leva et commença à marcher devant la cheminée.
— La peur est l’arme dont le Diable se sert pour maintenir cette vallée sous son emprise. Voilà des générations que les habitants de Barovie courbent l’échine, persuadés qu’ils ne peuvent rien contre lui. Moi, j’ai choisi une autre voie.
Il leva un doigt avec gravité.
— Le bonheur.
Yoolhyn inclina légèrement la tête, comme s’il écoutait les paroles d’un grand philosophe.
— Une idée audacieuse.
— Plus qu’une idée ! Une politique ! Une discipline !
Le baron se tourna vers lui.

— Si les habitants de Vallaki refusent la peur, le Diable perdra toute prise sur eux. C’est pourquoi j’organise régulièrement des célébrations. Elles entretiennent l’espoir, renforcent l’unité et rappellent à chacun que tout ira bien.
Yoolhyn sourit.
— Tout ira bien, répéta-t-il.
Le visage du baron s’illumina.
Bélisar se renfonça dans son fauteuil.
Vargas poursuivit avec enthousiasme :
— Dans quelques jours se tiendra le festival du Soleil ardent ! Ce sera la plus grande célébration que Vallaki ait connue depuis des années. Une immense sphère de bois sera élevée sur la place, puis embrasée devant toute la population. Un soleil au cœur même des ténèbres !
— Une image puissante, reconnut Yoolhyn.
— Exactement !
Vargas frappa dans ses mains, ravi d’être compris.
— Il y aura des chants, des décorations, des jeux et des rires. La présence de tous les habitants sera naturellement requise.
— Naturellement, répondit Yoolhyn.
Le baron éclata de rire.
Yoolhyn l’accompagna aussitôt.
Bélisar observa son compagnon. Il connaissait suffisamment le voleur pour reconnaître son jeu. Chaque sourire, chaque acquiescement et chaque compliment étaient soigneusement placés. Yoolhyn ne contredisait jamais directement le baron. Il l’encourageait plutôt à parler, lui donnant exactement l’approbation qu’il semblait attendre.
Vargas, grisé par cette attention, ne tarda pas à se montrer plus familier.
— Vous me plaisez, mon garçon. Vous possédez un esprit particulièrement clair.
— Je sais reconnaître un homme qui porte seul le poids de grandes responsabilités.
— Parlons maintenant de cette regrettable affaire chez le fabricant de cercueils. Mes hommes affirment que des créatures se trouvaient dans le bâtiment.
— Six rejetons vampires, répondit Bélisar.
La bonne humeur du baron s’effaça.
— Six ?
— Cachés dans des caisses, au grenier. Ils attendaient la nuit.
Vargas jeta un regard vers Izek.
— Et ils ont été détruits ?
— Oui, répondit le chef de la garde. Les corps ont brûlé dans la rue.
Le baron resta silencieux durant quelques secondes. Ses doigts se refermèrent sur l’accoudoir.
— Des vampires dans ma ville…
— Ils ne s’y trouvent plus, fit remarquer Yoolhyn. Grâce à l’action de notre groupe et à l’intervention rapide de votre garde, la menace a été éliminée.
Vargas redressa la tête.
— Oui. Évidemment.
Son assurance revint presque immédiatement.
— Encore une preuve de l’efficacité de notre vigilance ! Les serviteurs du Diable ont tenté de s’introduire à Vallaki, mais ils ont été découverts et détruits avant de pouvoir agir.
Bélisar ouvrit la bouche, mais Yoolhyn le devança.
— Une victoire que les habitants ne manqueront certainement pas d’attribuer à votre autorité.
Le baron sourit de nouveau.
— Voilà qui est bien parlé.
Une horloge sonna quelque part dans le manoir.
Vargas tourna la tête vers la porte.
— Il est presque midi.
Il regarda successivement Bélisar et Yoolhyn.
— Vous déjeunerez avec nous.
L’invitation avait le ton d’une décision déjà prise.
— Nous ne voudrions pas nous imposer, répondit poliment Yoolhyn.
— Vous ne vous imposez pas. Après ce que vous venez d’accomplir, je tiens à vous recevoir à ma table.
Il marqua une pause.
— Vous n’êtes pas seuls, n’est-ce pas ?
— Trois de nos compagnons sont encore en ville, répondit Bélisar. Kathia, Naëlia et Orgrimm.
— Parfait. Ils mangeront avec nous.
Vargas se tourna vers Izek.
— Va les chercher. Conduis-les ici avec tous les égards dus à nos invités.
Izek inclina la tête.
— Où dois-je les trouver ?
— Ils se rendaient à l’église Saint-Andral, répondit Bélisar.
Le chef de la garde quitta le salon sans ajouter un mot. Les soldats postés devant la porte partirent avec lui, ne laissant que deux hommes dans le couloir.
Vargas se leva à son tour.
— Je dois régler quelques affaires avant le repas. Lydia veillera à ce que vous ne manquiez de rien.
Le baron accorda une dernière tape amicale sur l’épaule de Yoolhyn.
— Nous reprendrons cette conversation à table.
— J’en serais honoré.
Lorsque Vargas eut quitté la pièce, Bélisar attendit que ses pas se soient éloignés.
— Tu vas finir par lui faire croire que tu souhaites t’installer ici.
Yoolhyn reprit place avec un sourire discret.
— Je préfère qu’il me considère comme un ami plutôt que comme un prisonnier.
— Nous sommes toujours surveillés.
— Mais nous allons déjeuner.
Bélisar secoua la tête.
Lydia revint quelques minutes plus tard avec un plateau chargé de pain, de fromage, de fruits secs et de deux coupes de vin.
— Le repas ne tardera plus, leur assura-t-elle. Mais après une matinée aussi éprouvante, vous devez reprendre des forces.
Elle déposa le plateau devant eux.
— Mon époux semble vous apprécier.
— Le sentiment est partagé, répondit Yoolhyn sans hésitation.
Lydia sourit, visiblement rassurée.
— Vargas est un homme bon. Certains habitants ne comprennent pas toujours ses méthodes, mais tout ce qu’il accomplit, il le fait pour protéger Vallaki.
— Et pour rendre ses habitants heureux, ajouta Yoolhyn.
— Exactement.
Bélisar prit un morceau de pain sans participer davantage à la conversation.
Le temps s’écoula lentement. Au-dehors, la dernière vibration des cloches avait depuis longtemps disparu. Le feu crépitait dans la cheminée et l’horloge continuait de rythmer le silence du manoir.
Enfin, des voix retentirent dans le vestibule.
La porte du salon s’ouvrit.
Izek apparut le premier. Kathia entra derrière lui, suivie de Naëlia et d’Orgrimm. Tous trois semblaient soulagés de retrouver leurs compagnons, même si la présence des gardes les empêcha de manifester ouvertement leur joie.
— Vous allez bien ? demanda Kathia.
— Pour l’instant, répondit Bélisar.
Orgrimm observa Yoolhyn installé devant les restes de la collation.
— On dirait que votre arrestation s’est plutôt bien passée.
— Nous sommes les invités du baron, corrigea Yoolhyn.
Izek referma la porte derrière eux.
— Le repas est prêt.
Lydia les accueillit avec le même sourire chaleureux.
— Venez, je vous prie. Mon époux vous attendra dans la salle à manger.
Elle conduisit le groupe à travers le manoir. Les gardes les suivirent jusqu’à une vaste pièce éclairée par plusieurs chandeliers.
Une longue table avait été dressée. De la vaisselle finement décorée reposait devant chaque siège et de grands plats couverts occupaient le centre. Une odeur de viande rôtie et de légumes chauds flottait dans l’air.
Lydia leur indiqua leurs places.
Cinq couverts avaient été préparés pour les aventuriers. Le fauteuil du baron se trouvait en bout de table et celui de Lydia à sa droite.
Une autre place demeurait vide.
Le couvert avait pourtant été soigneusement dressé. Une assiette, un verre et des couverts attendaient un convive qui ne semblait pas devoir venir.
Lydia remarqua le regard de Kathia.
Son sourire vacilla, puis revint aussitôt.
— Mon fils préfère prendre ses repas dans sa chambre, expliqua-t-elle. Victor travaille énormément.
Des pas retentirent à l’étage.
Quelques instants plus tard, Vargas descendit de son bureau et entra dans la salle à manger, les bras ouverts.
— Mes amis ! Vous voilà enfin tous réunis !
Il rejoignit le bout de la table et prit place dans son fauteuil.
— Asseyez-vous. Mangeons et célébrons ensemble cette grande victoire pour Vallaki.
Les aventuriers s’installèrent les uns après les autres.
Devant eux, les plats fumaient encore. Les chandelles projetaient leur lumière sur les visages et sur le couvert demeuré vide.
Vargas leva sa coupe.
— À Vallaki, déclara-t-il. Et au bonheur qui triomphera toujours de la peur.
Autour de la table, quelques verres se levèrent.
— Tout ira bien, ajouta Lydia.
Le repas commença.
Les premiers plats furent servis dans un silence prudent.
La viande était abondante, les légumes encore chauds et le pain bien plus frais que celui proposé dans la plupart des auberges de Vallaki. Après les événements de la matinée, aucun des aventuriers ne pouvait nier avoir faim. Pourtant, la présence du baron en bout de table et celle des gardes derrière les portes empêchaient le repas de devenir véritablement agréable.
Vargas, quant à lui, semblait parfaitement détendu.
Il parlait sans attendre qu’on l’interroge, passant de l’organisation du prochain festival aux améliorations qu’il prétendait avoir apportées à la ville. Il décrivait Vallaki comme un bastion de civilisation assiégé par les ténèbres, dont il aurait été l’unique rempart.
— Le bonheur n’est pas simplement un sentiment, expliqua-t-il en découpant soigneusement sa viande. C’est une responsabilité.
Yoolhyn acquiesça.
— Une responsabilité collective, j’imagine.
— Exactement !
Le baron leva sa fourchette dans sa direction.
— Voilà une remarque intelligente. Chaque habitant participe à la sécurité de Vallaki par son attitude. Un sourire inspire l’espoir. Une parole joyeuse renforce la volonté. Mais il suffit d’un seul individu pour répandre la peur et le découragement autour de lui.
— Et que faites-vous de ceux qui refusent de participer ? demanda Kathia.
Vargas posa lentement ses couverts.
— Ils sont réprimandés.
Il prononça ce mot avec un calme presque bienveillant.
— Certains habitants oublient parfois ce qu’ils doivent à cette ville. Ils critiquent les célébrations, se plaignent des efforts demandés ou propagent des pensées malsaines. Ces comportements ne peuvent être tolérés.
Lydia inclina la tête.
— Vargas leur offre toujours la possibilité de reconnaître leurs erreurs.
— Toujours, confirma le baron. Je ne punis personne par plaisir. Mais la tristesse est contagieuse. Les fauteurs de malheur doivent comprendre que leur attitude met toute la communauté en danger.
Bélisar repensa aux prisonniers de la place publique, enfermés dans les piloris sous leurs têtes d’âne en plâtre.
— Et s’ils refusent de devenir heureux ? demanda-t-il.
Le baron le fixa.
— Alors ils restent au pilori jusqu’à ce qu’ils comprennent.
Un silence lourd tomba sur la table.
Lydia laissa échapper un petit rire.
— Mon époux affirme souvent que certains habitants ont simplement besoin de prendre l’air pour retrouver le sourire.
Vargas éclata de rire à son tour.
Yoolhyn les accompagna d’un rire plus mesuré.
Orgrimm ne trouva manifestement rien d’amusant à cette plaisanterie. Il continua de manger, les yeux baissés sur son assiette. Naëlia lui adressa un regard discret, l’encourageant silencieusement à ne pas répondre.
Le baron reprit son repas, satisfait.
— La fermeté est parfois la forme la plus sincère de la bonté.
Un mouvement dans l’encadrement de la porte attira soudain l’attention de Kathia.
Un jeune homme venait d’entrer dans la salle à manger.
Son visage pâle était encadré par des cheveux sombres mal coiffés. Ses vêtements, bien que de bonne qualité, semblaient avoir été enfilés sans le moindre soin. De profondes cernes marquaient ses yeux, et son expression fermée contrastait brutalement avec les sourires affichés par ses parents.
Lydia se redressa.
— Victor ! Tu nous fais l’honneur de déjeuner avec nous.
Le jeune homme ne répondit pas.
Son regard passa rapidement sur les aventuriers, sans manifester la moindre curiosité. Il rejoignit la place restée libre et s’assit.
Vargas l’observa quelques secondes.
— Nos invités viennent de débarrasser Vallaki de plusieurs créatures du Diable. Tu pourrais au moins les saluer.
Victor prit un morceau de pain.
Il ne prononça pas un mot.
— Il est très absorbé par ses études, expliqua Lydia avec un rire nerveux. Notre fils est un jeune homme particulièrement sérieux.
Victor commença à manger sans lever les yeux.
Le repas reprit.
Vargas continua à questionner les aventuriers. Il voulut connaître les terres dont ils venaient, les routes qu’ils avaient parcourues et les dangers qu’ils avaient affrontés avant leur arrivée en Barovie. Yoolhyn répondit avec habileté, livrant suffisamment d’informations pour satisfaire sa curiosité sans révéler ce qu’il jugeait préférable de conserver pour lui.
Bélisar intervint lorsqu’il fut question des combats du groupe. Kathia parla de leur recherche d’un refuge pour Ireena. Naëlia et Orgrimm demeurèrent plus réservés.
Victor, lui, ne participa jamais à la conversation.
Il mangeait lentement, isolé du reste de la table par un silence qu’aucune parole ne semblait pouvoir franchir.
Soudain, un grondement sourd retentit dans les étages.
Une violente secousse traversa le plafond.
Les verres tremblèrent sur la table et le grand lustre suspendu au-dessus d’eux se balança dangereusement. Une pluie de poussière tomba entre les chandelles tandis qu’un bruit d’objets renversés résonnait quelque part dans les hauteurs du manoir.
Tous les aventuriers se redressèrent.
Orgrimm porta instinctivement une main vers son arme.
Vargas, en revanche, ne quitta pas son siège.
Il tourna lentement la tête vers son fils.
— Encore tes expériences ?
Victor leva les yeux vers lui.
Son visage demeura parfaitement impassible.
— Combien de fois devrai-je te demander de faire preuve de prudence ? reprit le baron. Tes études ne doivent pas ébranler toute la maison.
Le jeune homme repoussa sa chaise.
Sans répondre, il se leva et quitta la salle à manger.
Lydia le suivit du regard.
— Victor est très doué, assura-t-elle lorsque ses pas eurent disparu dans l’escalier. Il consacre tout son temps à ses recherches.
— À quelles recherches ? demanda Naelia.
— Des études, répondit vaguement Vargas. Des livres, des formules et toutes sortes d’occupations intellectuelles. Vous savez comment sont les jeunes gens lorsqu’ils se passionnent pour quelque chose.
Le lustre oscillait encore légèrement au-dessus de la table.
Bélisar regarda Yoolhyn. Celui-ci haussa discrètement un sourcil, mais aucun d’eux n’insista.
Vargas se servit de nouveau du vin.
— Revenons à des sujets plus réjouissants.
Il leva sa coupe.
— Le festival du Soleil ardent approche.
Yoolhyn lui offrit aussitôt toute son attention.
— Vous avez déjà éveillé notre curiosité.
— Ce festival doit marquer les esprits, déclara Vargas. Après la découverte de ces vampires, certains habitants risquent de céder à la peur. Les faibles chercheront à répandre leurs doutes et les mauvaises langues prétendront que Vallaki n’est plus sûre.
Son expression se durcit.
— Nous ne pouvons pas leur permettre de souiller cette célébration.
— Que comptez-vous faire ? demanda Bélisar.
Vargas sourit.
— Leur montrer que nous sommes plus forts que jamais.
Il se pencha légèrement au-dessus de la table.
— Vous avez affronté les créatures qui se cachaient dans ma ville. Vous les avez détruites en plein jour. Votre présence à mes côtés constituerait une preuve éclatante que les forces du bien se rassemblent à Vallaki.
Yoolhyn comprit avant les autres où le baron voulait en venir.
— Vous souhaitez que nous participions au festival.
— Davantage que cela.
Vargas ouvrit les bras avec enthousiasme.
— Je veux que vous montiez avec moi sur l’estrade, devant toute la population. Avant que nous mettions le soleil de bois à feu, vous prendrez la parole. Vous raconterez votre victoire et assurerez aux habitants qu’ils n’ont rien à craindre.
Naëlia échangea un regard inquiet avec Kathia.
— Vous voulez utiliser notre combat pour défendre votre politique, constata Orgrimm.
Le sourire du baron se raidit.
Yoolhyn intervint aussitôt.
— Notre ami veut simplement s’assurer de bien comprendre l’importance de votre proposition.
Vargas reporta son attention sur lui.
— Elle est considérable. Votre témoignage contribuera à restaurer la confiance. Vous serez les invités d’honneur du festival du Soleil ardent.
— Ce serait un privilège, répondit Yoolhyn.
Bélisar le regarda.
Accepter leur permettrait de rester dans les bonnes grâces du bourgmestre. Cela leur offrirait également une occasion d’observer la place, la garde et les habitants au moment où toute la ville serait réunie.
Après une courte hésitation, il inclina la tête.
— Nous serons présents.
Le baron frappa la table de satisfaction.
— Parfait !
Lydia applaudit doucement.
— Ce sera merveilleux. Toute la ville sera tellement heureuse de vous voir auprès de Vargas.
— Et votre présence démontrera que nos célébrations attirent même les héros venus d’autres terres, ajouta le baron. Voilà le genre de symbole dont Vallaki a besoin.
— Tout ira bien, déclara Yoolhyn en levant sa coupe.
— Tout ira bien ! répéta Vargas.
Les coupes s’entrechoquèrent.
Une seconde détonation retentit soudain à l’étage.
Cette fois, la secousse fut plus forte. Le lustre oscilla violemment et l’une des chandelles s’éteignit. Un verre se renversa près de Kathia, répandant son contenu sur la nappe.
Tous les regards se tournèrent vers le plafond.
Un bruit étouffé, semblable à une chute, résonna au-dessus d’eux.
Lydia se contenta de redresser le verre.
— Il faudra vraiment que Victor apprenne à mieux ranger son matériel.
Vargas poussa un soupir agacé.
— Ce garçon finira par faire tomber une partie du plafond.
Puis il reprit son repas comme si rien ne s’était produit.
Les aventuriers demeurèrent silencieux quelques instants. Aucun serviteur ne monta vérifier ce qui venait de se passer. Aucun garde n’entra dans la salle. Le baron et son épouse paraissaient si habitués à ces détonations qu’elles ne suscitaient chez eux qu’une légère contrariété.
Peu à peu, la conversation reprit.
Vargas continua de parler du festival, des décorations qu’il avait commandées et du gigantesque soleil de branchages qui devait être transporté jusqu’à la place. Il raconta plusieurs anecdotes dont lui seul semblait apprécier l’humour. Lydia riait à chacune d’elles avec une régularité parfaite, bientôt imitée par Yoolhyn lorsque cela pouvait flatter leur hôte.
Le déjeuner s’acheva comme s’il s’était agi d’un repas tout à fait ordinaire.
Vargas essuya ses lèvres avec sa serviette, puis se leva.
— Je suis ravi que nous ayons pu nous comprendre. Izek vous transmettra les détails concernant votre participation au festival.
Son regard s’arrêta sur Yoolhyn et Bélisar.
— Je compte sur vous.
— Nous avons donné notre parole, répondit Bélisar.
— Excellent.
Le baron adressa un signe de tête à son épouse.
— Lydia, raccompagne nos invités. J’ai encore beaucoup à faire.
Sans attendre de réponse, il quitta la salle et reprit le chemin de son bureau.
Lydia se leva à son tour.
— Le baron vous remercie pour votre présence. Votre compagnie fut extrêmement agréable.
Son sourire restait courtois, mais la formule signifiait clairement que leur visite était terminée.
Les aventuriers quittèrent la table. En passant près de la place de Victor, Kathia remarqua que son assiette était encore à moitié pleine. Sa chaise avait été laissée en retrait, tournée vers l’escalier par lequel il avait disparu.
Aucun autre bruit ne provenait des étages.
Lydia les conduisit jusqu’au vestibule, puis ouvrit elle-même la porte du manoir.
— Nous aurons donc le plaisir de vous revoir au festival.
— Sans aucun doute, répondit Yoolhyn.
— Merveilleux. Et souvenez-vous : tout ira bien.
Ils franchirent le seuil.
La porte se referma derrière eux.
Durant quelques instants, personne ne parla. Le groupe descendit les marches et traversa la cour sous le regard des gardes.
Ce fut Orgrimm qui brisa finalement le silence.
— Si j’entends encore une fois quelqu’un dire que tout ira bien…
— Attends au moins que nous soyons sortis de leur cour, murmura Naëlia.
Bélisar regarda Yoolhyn.
— Invités d’honneur du festival ?
— Nous avions besoin que le baron nous considère comme des alliés.
— Il va surtout se servir de nous pour rassurer la population, remarqua Kathia.
— Et nous serons placés sur une estrade devant toute la ville, répondit Yoolhyn. Ce qui peut aussi nous être utile.
Ils franchirent les grilles du manoir et retrouvèrent les rues de Vallaki.
L’agitation provoquée par la matinée n’avait pas entièrement disparu. Des groupes d’habitants murmuraient encore devant les échoppes, tandis que les gardes surveillaient les carrefours. Plus loin, quelques Vistani continuaient de parcourir les rues avec une nervosité visible.
Kathia resserra son manteau autour d’elle.
— Nous devons retourner à Saint-Andral.
— Pour les ossements ? demanda Bélisar.
— Ils sont en sécurité, répondit Naëlia. Le père Lucian les a replacés dans la crypte. L’église est de nouveau consacrée.
— Alors les cloches annonçaient bien votre réussite.
Orgrimm acquiesça.
— Il reste à savoir ce qu’est devenue Ireena.
Le groupe prit la direction de l’église.
Derrière eux, les hautes fenêtres du manoir Vallakovich dominaient toujours la rue. Tout en haut de la demeure, l’un des rideaux bougea légèrement.
Puis la fenêtre redevint immobile.